Les zombis regardent le monde derrière leurs yeux vitreux, sans rien voir du monde. Il voit le monde à travers ses yeux et se raccroche à la praxis, faute de quoi il ne survivrait pas. Le zombi marche non sans but, mais vers son futur ; le futur qui rassoit sa position, sans quoi la chaise tomberait et son corps. L’objet le reflète. L’objet reflète son corps d’habitudes. Il prend l’objet dans ses mains, se contemple, sourit. Le zombi est satisfait de ce contact. Mettez un zombi devant un arbre. Demandez-lui de caresser l’arbre, de prendre l’arbre dans ses bras, il ne comprendrait pas. Il ne comprend pas. Il tourne la tête vers vous et ne comprend pas. Puisqu’un arbre n’est qu’un arbre. Il ne comprend pas et vous regarde. Le zombi n’a pas de compréhension de la mort, et n’a pas de compréhension de la vie. La mort est une absence. Et hors du corps d’habitude, la vie l’est tout autant. Parfois le zombi, avec ses moyens, s’invente une parure, comme celle d’un bison, et vous lance un sourire. Mais ça ne suffit pas à le rendre humain. Si le zombi marchait sans but, il errerait, du verbe « errer » et non de l’onomatopée rererere, jusqu’à trouver un point d’appui, une coupelle pour y boire n’importe quoi, mais une coupelle qui reflète ses lèvres, qu’elles soient là devant lui ; et que son visage soit bien là entre ses mains, et ses mains bien là sur son visage, et que des pieds soient bien à leur place dans des chaussures, avec les lacets bien faits, et le petit écran allumé dans le salon, et le salon bien dans la maison ; alors j’ai tout, dit le zombi repu qui peut enfin s’asseoir. Et la montre au poignet qu’il tourne pour regarder l’heure.
Page 38 of 56
Je suis ancré
Je déborde de mon siège, légèrement.
Je suis ancré ici et là.
Ici, l’obscur
Et là, dans la courette lumineuse : avec ses mosaïques fleuries, son jet de lumière, sa fontaine, et les soleils discrets posés entre les chaises, entre les bleus.
« Ancré ici et là »
Ici, l’obscur : le coin mystérieux qui fait sourire les portes et les gonds des portes, de l’au-delà.
Et là, là où le corps sensible penche.
Un papillon aux grandes ailes blanches se pose sur mon nez.
Au bord d’un nuage :
je pensai que mon fils m’avait lancé une pierre,
mais c’est un oiseau.
Et, ce que j’ai pris tout à l’heure pour un déchet plastique est un papillon.
Au bord du même nuage, un vigoureux frêne m’instruit
— ses branches, sa lumière, —
tandis que mon fils est entré dans l’eau du canal,
montrant les poissons autour de lui ;
On ne se lasse pas des miracles.
Les enfants sautent et jouent dans la forêt, gonflable, juste avant le terrain de foot, tandis que le bois étend sa lisière derrière. Le monde ne dit rien et pourtant le mystère du monde est présent en chaque chose ; en tout — même dans la tribune vide en bordure de terrain, même dans le caillou. Le mystère transpire du ciel, des nuages, de la surface de toutes choses ; et plus encore à cet instant, des arbres qui se dressent à la lisière du bois ; de chacun d’eux. Et mon impatience non à le décrire, mais à y entrer, équivaut à mon silence. D’un château l’autre, d’une forêt l’autre ; allons, allons les enfants.
Où termine l’ici et maintenant ? Où commence l’après ? Moi qui suis assis sur un banc, regardant le soir tomber, et prendre forme dans le corps des choses : dans le corps des arbres allongés, de l’autre côte de la rive ; dans les reflets. Moi qui suis assis sur ce banc, et me concentre, me déconcentre, comme un caillou tombé dans l’eau. Mais ce n’est pas le moment exact ; l’instant est la congruence, à la congruence de mille autres. Dans le ciel, les étoiles apparaissent, l’une après l’autre ; comme les points d’un récit, dont les phrases ne demanderaient qu’à paraitre, ici et maintenant. Le chant de la grenouille a ce don, que dis-je le pouvoir, de lier tous les moments. À présent, je suis là, entre l’ici et le maintenant, comme si l’ici et le maintenant s’étaient détachés, l’un de l’autre, et formaient deux nénuphars. Je suis bien là, entre deux nénuphars.
Dans le métro, les marques fondent,
la parole s’éteint.
Ici elle fait l’effet d’un fil tremblotant dans la grille du ventilateur sans ressentir l’air ;
On vit encore avec l’image de cette parole pour les plus talentueux,
Son souvenir ; on souffle on souffle pour prolonger la mémoire des habitus,
mais cette parole n’exerce plus rien.
Certains s’évertuent à faire la grande roue,
à faire la paon et le « pan » dans la grande roue ;
Mais c’est un cerceau géant, gérant, garant.
Et ça ne les grandit pas,
Et le monde s’éteint.
Les marques fondent,
la parole s’éteint.
Elle fait l’effet d’un fil tremblotant dans la grille sans ressentir l’air du ventilateur ;
On vit encore avec son image pour les plus talentueux,
son souvenir, on souffle on souffle pour prolonger la mémoire des habitus,
mais la parole ne dit rien.
Et certains s’évertuent à faire la grande roue,
à faire la paon et le « pan » dans la grande roue ;
Mais c’est un cerceau géant, gérant, garant,
Mais ça ne les grandit pas,
Et le monde s’éteint.
Certains, toute leur vie, fixeront une sorte de voile, derrière lequel se tendent les mains, les espoirs, l’effort. On eut presque été certain de toucher sa lumière, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, d’une flammèche, qui s’éteindrait avec. Toute sa vie, on poursuivrait cette quête, déçu par l’initiative qui ne ferait que singer cette vertu tant recherchée, déçu aussi par toute initiative qui s’en rapprocherait, sans jamais la toucher. Un peu comme un mort qui se surprendrait à lever le voile de sa propre mort. Disparaître avec le voile suffirait.
C’est vrai.
Après tout, pourquoi attendre
Les péages, la vitesse.
Il suffit que la gare ait une panne,
tout s’arrête, s’assoit, se fige.
Pourquoi attendre ; devant la machine.
Je suis ébahi de celui qui, assis sur les marches d’une gare traverse, mille lieux, mille paysages, mille âges.
Voilà moi
Toujours à m’émerveiller d’un caillou, petit, bien lisse
Et à faire sur l’étendue des ricochets,
les plus loins,
Je n’ai pas fait de château moi, pourtant Et pourtant.
C’est étrange, croyez-moi, de savoir que ce que vous êtes en train d’écrire est déjà écrit ; ça laisse sur la langue et sous les doigts un goût de bizarre. L’écriture, les mots, révèlent un film ; passer du fil au film ; l’écriture n’est plus un fil mais une révélation. Comme c’est étrange. Il reste en surface une forme de beauté, des lettres à contempler, et l’énigme du signe tout de même. Et bientôt de s’interroger sur cette présence – flottante, comme si le signe faisait apparaître autre chose – encore, un nuage. On se met à rêver, entre la page et le nuage, à vagabonder, la page devenue paysage d’une vallée où le regard se perd. On en viendrait presque à sentir la goutte qui tombe sur la paupière.

Commentaires récents