Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Journal des rêves

04.11.2018

J’ai fait un affreux rêve. Un rêve affreux. Comme une chute sans fin. Pris au piège de je ne sais quel sortilège. Dans le rêve, je ne faisais plus aucun travail. J’étais condamné à errer. On imagine l’errance comme une marche sans but. Sauf qu’ici dans le rêve, je ne pouvais me rendre nulle part. Le rêve me commandait, ou me condamnait aussi, à vivre dans la partie la plus sombre, la moins ensoleillée du monde. Mon amie Valérie prenait soin de moi, et me réchauffait les jambes et le corps. Je rêvais d’un monde qui n’existait plus, incapable d’agir dans le rêve ni sur ses lois, si bien que tout semblait plus réel que dans la vie éveillée, et que le réveil ne serait ni plus ni moins qu’une plongée plus assidue dans ce cauchemar.

22.08.2018

Certaines zones sont difficiles d’accès. La nuit qui survient est comme une couverture. Chaque bâillement est une épreuve, qui vous enfonce un peu plus dans la nuit ; un peu plus dans le loin ; un peu plus dans l’absence. Chaque bâillement vous fait perdre en force ; il faut le double ensuite pour surmonter le suivant. Le corps est déjà dans les rêves, a déjà basculé. C’est une chute. Durant la nuit, c’est une chute ; comme un courant d’eau qui vient taper les contours de rochers. Le rêve fait jaillir profusion de rêves. En ouvrant les yeux, c’est la mi-nuit : c’est l’obscurité, le grand silence. Le corps se croit régénéré. Le chat alangui sur la couverture ne pipe mot. Son ronronnement invite à replonger la tête dans la taie. Le corps se rendort. Le surlendemain, c’est la même faille : une seconde partie de la nuit aussi riche que la première, avec un débit de rêves qui vous porte à l’épuisement ; avec de drôles d’équations sans résolution possible, qui vous portent jusqu’au petit jour. Les yeux clignent. Le soleil est déjà haut. La maisonnée s’active. Vous sortez du lit, épuisé. Par la fenêtre, en bas, au pied du muret, on peut voir le lavoir ancien, riche de verdure, sec à la lie. 

12.08.2018

Cette nuit, j’ai fait le rêve d’une grande voiture bleue. Une longue et large Cadillac. Le rêve était particulièrement clair, la route particulièrement nette, si bien qu’il n’y avait pas de discontinuité entre l’éveil et le rêve, même si en ouvrant les yeux la Cadillac continuerait sa route. La Cadillac était bleue. Était-ce une Cadillac ? C’était une belle voiture bleue, sans roues. Elle roulait dans les airs, au-dessus de la route. Une belle voiture bleue, couleur ciel ; elle lévitait, parfaitement silencieuse. Et moi, j’étais à l’arrière de la voiture, debout dans les airs, sous le parechoc, les mains accrochées au chrome, dans la confortable position des nageurs, en bord d’eau, se reposant près de l’échelle, sans effort de poids. Et je glissais. Et nous avancions, ma Cadillac et moi. Cela fait longtemps que je n’avais plus fait un rêve aussi net que celui qui se présente, comme si l’œil était extérieur au rêve, un rétroviseur dont la seule fonction est de réfléchir la lumière. Il me souvient du pot d’échappement, dont je respirais quelques particules. Mais ces particules étaient en fait un succédané de la vie éveillée, un article de presse, de la précédente journée. Au réveil, alors que je quittais mon lit, je savais que ma belle Cadillac continuerait de rouler.

distorsion du continuum

J’ai fait un cauchemar, un cauchemar terrible. Je rêvais que je devais prendre l’avion. Mais dans le hall des départs, les guichets n’existaient plus. Je ne reconnaissais plus l’endroit. Il n’y avait que des machines, et un steward affable prêt à vous aiguiller. Les billets qui s’affichent sur l’écran sont hors de prix, et je n’ai plus un rond. Je suis bloqué. Dans le rêve c’est affreux. Peu avant, me rendant à l’aéroport à pied, je rencontre le regard d’une femme ; elle me remet aussitôt un billet de vingt. « C’est très gentil de votre part, mais pourquoi donc ? » C’est l’oeil, me dit-elle, j’ai vu, je n’ai pas réfléchi. Son duvet m’interpelle. Je me réveille. Je conçois alors, en ouvrant les yeux, que la réalité est le rêve. Je regarde mes pieds. Le pouce qui sort de la chaussette est sale et pathétique. Je l’agite. Je conçois alors que la réalité est un filtre et que le filtre agit comme un sortilège. Sortilège, dis-je en sortant du lit, dont je dois me réveiller.

Essai sur la transcription – Journal des rêves (2013-2014)

La transcription des rêves suit une voie que la voie elle-même ignore. Par transcription, il faut entendre dans une carrière psychique, alchimie des fioles qui font jaillir l’exact souvenir. J’en bâille, je présume qu’il s’agit d’un encouragement. Souvenir dynamique et non pas souvenir rapporté. Là est la nuance, la faille océanique, le lien sismique. Le souvenir rapporté risque de faire échouer l’entreprise aussi vrai que la méduse supposée n’est bientôt qu’un sac plastique échoué sur une plage. Transcrire, c’est faire confiance au réel. Transcrire relève d’un ordre mystérieux, cependant exact, aussi vrai que le sujet refait l’expérience de sa finitude en ouvrant les yeux. Transcrire relève d’une forme qui réalise sa forme. Transcrire relève du diamant qui connaît son sillon. Je bâille une fois encore, est-ce bon signe ? On n’entre pas dans le sommeil comme on se jette en politique. Transcrire nécessite foi et persévérance, effacement et discrétion. On n’entre pas dans le sujet comme on entre dans un œuf à la coque. Transcrire est gratuit. Transcrire est ingrat. Transcrire nécessite de coller à l’exact réel. Nulle autre manœuvre que de faire jaillir les rêves déjà rêvés. Mais me direz-vous, comment puis-je être sûr de ce que j’avance ici. Eh bien c’est justement ce qui fait la différence entre la transcription et le souvenir, entre le spectateur et le commentateur, entre le saut et la perche. En art le doute est à la fois masse de l’objet et sa résistance. Transcrire c’est être en mesure de verser le cha dans l’aiguille et de se piquer au je : « Aïe » disent les Anglais. Transcrire c’est fuir cette époque qui a décimé les rêves, la forme, l’art, les mots, l’intelligence au profit de ce qui ne dort pas, de ce qui erre, de ce qui réfute l’art et la vie, la cycle et la durée et la gradation des couleurs. Transcrire c’est aller au-delà du souvenir, c’est-à-dire du paysage entraperçu à l’instant de l’éveil.

10.04.2014

06/12/2013

Dans l’effondrement, j’ai fait ce rêve, ce merveilleux rêve. Je découvrais des formules de guérison. Comment les découvrais-je ? J’étais l’Univers, pardi ! Ce n’est pas exact. J’étais là où tout se tait à la bordure de l’Univers. C’est très étrange comme état. Et dans le rêve je découvrais des formules de guérison. Chacune de ces formules, sitôt sue, avait le pouvoir de déplacer le corps et de le soigner. Ce n’était pas une expérience de décorporation du corps dans la pièce où le corps s’est endormi, mais l’expérience d’une décorporation du rêve dans le rêve lui-même. Irrésistible point d’appui, que la volonté consciente reconnaît. Il me semblait que toutes ces formules de guérison étaient des anges, chacune de ces phrases déplaçait l’être dans une localité particulière. Des phrases simples dont il ne me reste rien au réveil. Comment les cueillais-je ? Je ne sais pas. Les fruits invisibles. Tout le reste était tristesse. Les forêts brûlaient. Des éléphanteaux venaient encore se baignaient parmi les hommes.

Journal des rêves, Le sourire des anges

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