Littérature, écriture

Catégorie : Short fiction (Page 1 of 2)

06.07.2024

Nécessairement, le poète bute sur le présent. Il n’a que faire du passé, des sillons achevés, non achevés. Il bute sur le présent. Il ne peut se résoudre à ce que le présent lui résiste, à se laisser enferrer en lui, à perdre tout espoir de jours meilleurs. Le poète veut maintenir un temps de distance avec le présent. À la rigueur, il peut promener le présent en laisse, mais ce serait par facétie, pour le bon mot, pour surprendre celles et ceux qui tirent l’indécrottable passé qui lui refuse d’avancer ! Il en résulte des scènes tout à fait déplacer, comme quand le présent monte le passé devant les yeux attendris des enfants, perplexes de leurs mamans. Parfois c’est tout à fait l’inverse, et chacun se met à houspiller la scène, tandis que le présent reste affable. Mais le poète lui ne veut pas se laisser enferrer par le présent. Il veut respirer un air : un air qui n’est ni d’hier ni d’aujourd’hui. Le poète veut prendre son temps, ou le perdre ; il n’est pas avare à la tâche, et peut tout à fait produire un travail ingrat, s’y soumettre, tant que l’aventure est faite pour ne pas durer, qu’elle puisse se croquer comme un gressin. Pas trop, pas plus ; juste ce qu’il faut pour nourrir son homme et l’imagination, et donc son écriture, puisque l’écriture est une somme de situations que l’écrivain se doit de rendre exactes. Mais le présent, ce présent-ci, ce mur, cette ligne dure, il n’est plus qu’à poser le coude dessus, regarder, contempler, accepter de ne pas aller plus loin, accepter que ce présent-ci soit une impasse, revenir là où sont les nuages — ce grand îlot de candeur, de fraîcheur, de possibles. Et tant pis si l’aventure se finit là, au pied d’un ici. Rembobiner, abandonner l’horizon, la perspective. Et sortir, non plus avec le présent mais avec ce présent devenu futur antérieur.

09.02.2024

L’homme se tient sous la grande passerelle, dans le hall de gare, de la gare de Juvisy, à cet endroit où toutes les voies se rencontrent, communiquent entre elles par le balancier des passants. Les uns sortent, les autres rentrent. Les uns dévalent les escaliers d’un quai pour avaler ceux d’un autre quai. Du 41 au 50… Du 47 au 40… Ce serait la grande maison de la chaussure si ce n’était une gare. Lui se tient toujours, tous les jours ici, dans son bleu de travail, à l’intersection des flux. « Demandez le 20 minutes », dit-il à l’adresse des passants passant par là. Le journal est tendu dans sa main levée. Mais il faut mettre le volume, sortir le son : « Le 20 minuuutes… » Au début, les premières fois qu’on passe, on voit cet homme affronter le flux des voyageurs comme le pêcheur qui se tient impavide dans le courant marin, dans le gros grain. Car il semble que le but premier de cet homme est d’être physiquement là ; d’être visible de tous sans entraver la direction de chacun. « Demandez le 20 minuuutes… » J’imagine qu’il faut une dose certaine de courage pour rester là, là : en son milieu, et dire, mais dire vraiment ou s’adresser au vide. Mais pas plus de courage peut-être qu’un écrivain dans sa cuisine, assis à sa table de travail. « Le 20 minuuutes… » Au début ainsi, comme la première goutte d’un bloc, d’un bloc de glace, qui n’est pas prêt à fondre, mais s’y prépare, c’est la même indifférence qui se réfléchit sur lui. « Le 20 minuuutes… » Comment lui le crieur placé au milieu de la foule ressent-il le temps qui passe ? Compte-t-il, pour se divertir, le nombre d’occurrences criées ? Le nombre d’exemplaires distribués ? S’amuse-t-il à augmenter le temps qui passe de la somme des « 20 minutes » donnés ? À raison de dix-sept journaux distribués à autant de mains en moins de 5 minutes, cela vous augmente des trois cent quarante minutes offertes aux passants, dans un temps inférieur à l’unité même de son point de mesure. Se fixe-t-il dans l’éternité, et déclame-t-il comme l’oiseau sa partition, comme le comédien une intention ? N’est-il pas lui — le crieur, le maître du temps ? ouvrant la foule comme une lame le ventre du poisson, la séparant comme le rocher les eaux ? N’est-il pas un dieu en sa toute-puissance ?    

Le crieur, gare de Juvisy, 9 fév. 2024

19.04.2024

Dans la salle d’attente du pédicure, il est une tortue. Une grosse tortue qui ressemble à un crapaud. C’est une tortue de Floride, dans un bac de 90 cm par 45 environ. Elle est dans un coin de l’aquarium. Elle avance, elle avance dans le coin sans cesse. Dans le coin extérieur, celui qui donne sur l’intérieur de la salle d’attente. La salle d’attente fait la taille d’un carré de 2 m par 2 m environ. Le sol est constitué de petits carreaux de 2 cm, qui sont bleus, blancs, bleu marine. Je suis assis sur l’unique chaise qui fait face à l’aquarium sur sa longueur. Sur la porte d’entrée, entre moi et l’aquarium, l’écriteau Sortie est posé. Je suis pris d’une grande compassion pour cette tortue qui se débat sans cesse dans le coin extérieur de l’aquarium. Mon cœur se serre à la vue de cette tortue. Elle a des motifs à carreaux sur le dos. Le volume sonore qui emplit pièce est l’eau qui coule en continu, qui fait bouger l’unique pierre en équilibre, les mouvements de griffes de la tortue sur la paroi sont en revanche silencieux, mais les coups de la carapace à chaque mouvement se répètent. Dans la pièce à côté, là où officie le pédicure, ça discute cor : cor dur et cor mou, corps qu’on râpe et vacances à Cordoue. C’est la première fois que je me rends chez le pédicure. Je me mets à éprouver une terrible compassion pour la tortue. Peut-être est-elle heureuse ici ? Pourquoi vais-je lui attribuer mes sentiments. Mais je ne peux pas croire que sa vie se résume à ça. Ça remue sous mes chaussures. Ce décor de salle d’attente, pauvre à souhait, doit être fantastique pour elle, au sens premier – non ? Si cette tortue met sa vitalité, toute sa force dans le coin extérieur de l’aquarium, que ces mouvements incessants la soulèvent en pure perte, si ce n’est de se dépenser, n’est-ce pas pour s’échapper d’une localité où les forces en présence, physiques et obscures, la maintiennent ? Par quel miracle réussirait-elle son évasion ? L’énergie qu’elle met dans l’instant me renvoie à notre condition, où les uns les autres, prisonniers de leur localité, finissent par abdiquer ; où chacun finit par trouver son point d’équilibre. Ainsi la vision des mouvements de cette tortue, si tant est que l’homme soit au mouvement, et sa localité dans l’aquarium, ne sont pas sans me rappeler les paroles d’où chacun émet. Alors, à quel endroit du monde sommes-nous – réellement. Et faut-il aller chez le pédicure pour en causer ?

Scrupule

Les trous sont gigantesques. Fermer les yeux permet-il de les éviter ? Ce sont des trous noirs. Finalement, tout est calme. L’agitation quotidienne ne permet pas de les constater. On tombe dedans. On vit dans le trou comme on dit. Les bancs, les bancs publics sont en bordure, mais les pieds sont dedans. Le soir dans mon lit, dos au mur, je me tiens debout. Avec l’espoir de ne pas tomber. Le matin, je me redresse je ramasse mes affaires. Je me presse. Il n’y a pas de lumière au fond du tunnel. C’est juste un trou. Lever les yeux permet-il de le constater ? L’arrêt, les microcoupures, sont une façon de survie, et les grandes brasses forment une parenthèse. Mais le froid finit par vous ressaisir, et la racine des problèmes, ce chiendent qui n’en finit pas reste. Les microcoupures sont une forme de résistance. Mises bout à bout, elles sont une seconde à soi, comme une bulle dans l’eau claire, que le trou n’a pas. La suspension n’est pas l’arrêt. La suspension est illusoire, mais elle soulage le corps de la pression exercée par le trou. Elle est ce rebord de fenêtre sur laquelle poser sa joue. On se réveille avec la marque. L’effet d’attraction du trou est tel que les chaussures vont de trous en trous, dans tous les trous. L’enfance semblait nous préserver, dis-tu ? Mais vue d’ici, dans le trou, l’enfance est une idée. Qu’est-ce qu’une tomate pour quelqu’un qui ne l’a pas goûtée ? Et à y regarder de près, avec la dent, avec les langues, l’enfance est à naître. Un trou. Trois trous. Il est difficile de les compter. On omet le second. Et le monde manque à l’appel. Creuser le trou un peu plus. Approfondir les tunnels. Mais après ? Et après. Et. Vous dîtes. Vous dites que l’amour nous sauve. Petite lumière de. Si ça vous chante. Mais l’univers est immense. Et les ténèbres consolent. Elles sont plus grandes que le trou. Me consolent et m’apaisent. Dans les ténèbres, le trou ne pèse rien et la lumière est intacte. La lumière de l’amour, dis-tu ? Mais c’est une flamme solitaire. (Nous avons la même.) Creuser la vie. Allons donc, passer à côté, il vaudrait mieux ! Avec des tasseaux de bois, dans les bras, en guise d’ailes. Et l’art de contourner. Sautez sur le point, remonter la ligne, faire une rotation, et au trois-quarts du tour du trou, sautez volez, battez des pieds, toucher un nouveau point. Avec grâce. Le corps, ce trou normand pour les vers : fuyez tant qu’il est temps. Mais en même temps, un monde sans trou serait un cadavre sans tête. Peau de serpent, sans langage ni raison. Dieu, traduire « certains d’entre eux », traduire « les hommes », ont tous un siège dans le trou, fait de trou, de la matière du trou, invisible pour les uns, confortable pour tous. Ça s’entend, quand on fait varier la fréquence. Ça s’entend, dans tous les trous. Et dehors, vous le savez, dehors la marge n’est jamais loin. Parfois le trou finit par prendre le dessus, vous manger le dedans, le dedans du corps ; est en partie traversé. Vous le constatez. Vous êtes impuissant. Vous avez un trou. Qu’iriez-vous cultiver dedans cette partie creuse ? Des myosotis ? La véritable conquête serait que le rouge-gorge habite votre trou. Si telle est la victoire, vous en seriez absente. Mais l’écho de votre nom sonnerait quand même comme un petit caillou.

02.03.22

Sans titre

il y avait toujours la croyance l’espoir que quelque chose surviendrait. Les plus téméraires s’agitaient encore. Les autres reproduisaient le même sourire, le même souvenir. C’était toujours une gesticulation spontanée, qui provoquait une étincelle, puis le corps retombait derrière le verre. Les autres avaient le même succès, avec leur sourire, mais force est de constater qu’ils étaient eux aussi à la merci de cet espace étriqué, à travers lequel nulle lumière ne passait. Beaucoup d’entre eux renonçaient, et décidaient de se reproduire ici, de fonder un petit foyer, avant que la mort ne les fasse disparaître. Les autres restaient là, en attendant. En attendant quoi ? Il y avait toujours une espérance secrète. Faire un feu avec ces morceaux de bois. Utiliser ces deux morceaux de bois pour faire de la musique. Gravir les échelons. Mais on allait jamais très haut, et c’était souvent juste pour la photo. Le verre avait une sacrée épaisseur, et par conséquent il rendait le moindre monde peu lisible. Et pourquoi aller si loin. C’était là le grand paradoxe des uns. Et le renoncement des autres. Grand paradoxe pour les uns puisque leur espérance dépassait la circonscription, en même temps ne rêvaient-ils pas de se circonscrire ? La jeunesse est une croissance tout en longueur, mais ensuite il vous faut composer avec le poids des années, le poids de toutes ces branches. Alors allez plus haut allez plus loin n’est pas si aisé, n’est pas si spontané. Déplacer plus de matière vous coûte en énergie. Le monde n’est plus si vaste que ça. Comment les gens font-ils ?Comment les gens font-ils, d’un point de vue mécanique. D’un point de vue strictement physique. Les convictions sont peut-être le bois dur de leur prise de poids et d’espace, en deçà desquelles le sujet pourrait être parfaitement mou de l’intérieur. C’est pourquoi, qui renoncerait à ses convictions ? À sa place chèrement acquise ? Alors vous comprendrez la fixité des positions, même pour le chancre le plus infâme : agile mais parfaitement souple si bien qu’aucune semelle ne puisse l’écraser ; ou bien rustre et parfaitement immobile si bien qu’aucune masse ne pourrait l’altérer. Pourquoi aller voir plus loin ? Plus haut certes, mais plus loin ? Il faut croire que certains sont plus dépourvus de mobilités que d’autres, je veux dire techniquement parlant. Qui viendrait prendre soin d’eux ? Et par conséquent ceux-là qui ne peuvent s’inventer des ailes, ceux-là qui ne peuvent s’inventer un horizon vertical, ceux-là qui ne peuvent défier les lois de la physique et de l’aventure, sont obligés de s’inventer de nouvelles formes, s’ils veulent voir du pays… Santé

28.07.2021

Les statues dévorantes

Vos créations n’intéresseront personne. Le monde a besoin de créatures, non de création. La création est acquise pour le monde. Le monde a besoin de créatures pour être peuplé. Cela importe peu de savoir qui vous êtes, ce que vous fûtes, ce que vous fîtes. Un monde sans créatures ne peut pas être peuplé, et un monde sans peuplement ne peut pas être. Il en devient vide, constitue une absence, un non sens. Cela le monde l’a compris dès l’origine et c’est pourquoi il se hâte. Il se hâte d’être peuplé. La vie est courte et le monde court, il faut se dépêcher, répondre à la créature qui réside en soi, la réveiller, la délivrer. L’absence forge la forme. Tôt ou tard il faut se dépêcher, tôt ou tard, on finit par la reconnaître. La créature est née, elle doit se reformer l’instant d’après sans quoi elle disparaît, et le monde se dépeuple. Oui, pareil au mouvement de balancier. Le temps s’étire et se rétracte, s’étire et se rétracte, et l’aiguille de la seconde doit occuper sa place, sa position suivante, sur le cadran. C’est harassant d’être une créature. C’est un travail à plein temps, que d’autres exercent pour vous. Il est important d’être là au bon moment. Peu importe ce qui s’ensuit. Tout converge en la créature pour animer son visage, sa bouche, son corps, ses lèvres. Peu importe ce qu’elle dit. On ne réussit pas à tous les coups, mais le premier coup est le bon. Il ne faut jamais se retourner, pas plus que regarder l’avenir. Vous seriez transformé en statue de sel. Quant à ce qui advient, ce n’est qu’absence, le monde qu’il faut repeupler. Le dépeuplement donne le vertige. Le dépeuplement n’est pas pensable en terme de pensée. Il ne ferait que survenir des haussements d’épaules, un sourire poli entre deux silences. Car cela n’aurait aucun sens, un monde avec des créatures qui ne signifient rien. Cela n’aurait aucun sens, pas même une direction. Or le monde a besoin de sens, le monde a besoin de direction. C’est pourquoi la créature s’anime, mais elle ne parle pas. Elle est une forme et cela suffit, elle donne tout son sens, sa forme parle pour elle. Elle nous économise le besoin de la penser. Elle nous laisse même le choix de la contempler. Cependant, si la créature ne se contemple plus, elle se fissure se craquèle et tout s’effondre. A quoi bon contempler sa poussière, ou son souvenir, quand d’autres créatures se présentent devant nous. Elles ont ce pouvoir, lorsqu’on les touche, de nous transmettre le leur. On voit le monde à travers leurs yeux. Peu importe ce qu’il est. Il est. Poser la question de savoir qui incarne cette créature est un non sens absolu. Ce qu’elle incarne est. Parfois il arrive qu’une créature surgisse alors que nous ne l’avions pas vue. Cela rassure, cela nous soulage de bien des maux, de savoir que des créatures coexistent sans que nous les voyions, que le monde pourrait être vide, qu’il n’en est rien en vérité. Cela consolide notre foi en ce que le monde ne sera jamais dépeuplé. Parfois des créatures nous apparaissent, alors qu’elles se sont éteintes. Elles sont mortes sans avoir fermer les yeux, dit-on. Cela leur donne un caractère plus étrange encore. Ce genre de créatures se tait plus qu’aucune autre. Elle n’en est que plus magnifiée, comme si sa forme était trace unique, non négociable en sa direction. Son absence de mouvement excitent le nôtre plus encore. Mais peut-être que l’histoire que je raconte vous ennuie. Si c’est le cas allez vous en, je n’ai pas la force de bouger de ce banc. Je suis saoul comme un cochon et je ne peux pas me taire. Je ne sais pas qui nous sommes et si le monde a besoin d’être peuplé. Je sais simplement cette chose en levant la tête, en regardant les nuages, et leur trace dans le ciel… Le monde ne regarde rien. Il est vide de notre absence et de nos pensées, et pourtant il n’a pas la pudeur de cacher sa beauté. Mais à cet instant, il est trop tard. C’est ce que je crois. Pardon, écartez-vous, je vais vomir. Pardon, personne ne peut entendre mon désespoir. Le monde a besoin d’être nommé sans quoi il ne peut se reconnaitre. Le monde ne comprend pas une chose qui ne le nomme pas. Le monde ne comprend pas l’espace vide qui le détoure. Cette chose devient sa frayeur, et même son ressentiment, alors qu’aucune créature, alors qu’aucun créateur, n’a réponse à ce non sens : le créateur ne peut pas être mort. Il doit être une créature qui ne dit pas son nom. Quelque chose doit se produire. Une trace, quelle qu’elle soit, une étincelle. Toute créature même disparue émet une ombre. Une ombre à partir de laquelle il est possible de repeupler le monde. Oui tout comme les nuages. Tous les nuages ont une forme.

18.07.2013

03.08.2020

Le chant de l’oiyeau 

Manger les mots manger le monde
Manger les mots manger le monde
Manger les nuages la terre le soleil les vivants les nages la terre le soleil
l’horizon lon le l’ion le zion rizon mais
Cracher l’oy du s’leil.
Manger macher manger macher
Acher le s’leil les vivants, hacher achat, cheter chever mais où la mets-je l’image maintenant que l’écran fond avec la la neige et le spectacle.
Ondes vertes Ondes vertes Tout va bien !
La peau du poulet cuit, croustèle, et soyons digne de la colère cet autre croq !
La peau croustile, croq et cocorico ne te blesse,
Tout doux le gentil croq : Alors trou va bien.
Macher le mur macher les terres, jou ! et construire des routes et des tours, des routes et des tours, partout partouze de lumière,
et des trous truelles et truies ruelles, des ports et des portes sur nos têtes
pour se cacher du noy de s’leil et de la lune.
Et chacun dans sa tour Et chacun dans sa noue
Et chacun panse Manger mâcher ce qui reste la terre la traire la taire jusqu’à ce que ce qu’il reste c’est le bout de ses doigts de ses droits de ses ongles de ses onges, à cracher le bout de son aile puis c’est l’appeau puis c’est les eaux toutes les os contaminés à les pisser prisser par l’urètre.
Puis il reste quelques pensées parmi les ris parmi les par milliers
parmi les iens parmi les ni parmi les os parmi les ailes parmi les nids, il reste – “Oh”
Mais comment les sembler ?
Ce n’est pas comme la route ou la tour ou le trou où il suffit de truire et de struire
De sangler les mules et de les sembler de formules
De struire et de truire de machiner de Chine et de strousser le monde
Non ce ne sont pas non plus les streumons de ces tiquescientis qui stroquent l’alphabet pour faire des champs des chias des chameaux à tête de chats
et des hommes à tête de porc, ce n’est pas si simple l’amour
Ce n’est pas cracher l’oy du s’leil dans l’mur.
Alors quoi Alors quoi puisque tout est là et puisque plus rien est
Zyeuter le croq et l’aplumir ? faire croi chaque fois que l’autre croq fait sens
ou sucer le roulet du bourlet pour lui faire compagnie ?
N’est-il pas d’autres ien iens pour se faire une chaise avec ou sans trou mais tour honorable ?
Ah
Pour perdre tout espoir il eût fallu manger l’oy du s’leil jusqu’au dernier ieu de la terre
Mais il reste l’oy
Il reste l’oy et le chant d’un oiyeau.

Chasseur de nuages

Il n’est pas si longtemps, j’ai rencontré un drôle de chasseur. Il était à l’affût au bord d’une futaie, l’air affûté, le corps ébahi. Les yeux ronds et silencieux. Il me fit signe de me taire, d’un geste de la main « de me terre ». Je ne compris pas tout de suite, mais l’homme ne fit que croître ma curiosité. Je m’approchais. Je trouvai place à côté de lui, dans sa cachette, avec suffisamment d’ouverture pour tout saisir, du moins le croyais-je.
– Chut, fit-il, en faisant un mouvement avec la main, du haut vers le bas, comme s’il aidait une entité abstraite à descendre du ciel. Était-ce un oiseau ? Quelques compagnons ? Un ange ? On n’y voyait rien. C’est un grand ciel blanc. Et toutes les hypothèses tombaient les unes derrière les autres puisqu’il n’y avait rien dans le ciel qu’un grand ciel blanc. L’homme fit passer ses mains à la verticale, de la gauche vers la droite, sur une ligne imaginaire, comme s’il cadrait quelque chose. L’homme se concentrait sur cette chose avec une telle intensité que l’intensité elle-même précipiterait bientôt. Je plissai fermement les yeux.
« Mais enfin, lui dis-je, que faites-vous ?
– Je chasse les nuages, laissa-t-il s’échapper.
– Mais en quoi cela consiste-t-il, demandai-je.
– Il faut être patient, faire le grand saut.
– Oh ! Et puis ?
– Parfois une forme se fait, plus matérielle qu’aucune autre. Elle peut disparaître.
Je laissais passer un silence.
– Et après ?
– La suite m’échappe, dit-il. Je les regarde passer, sans les regarder passer, ajouta-t-il, se tournant vers moi, levant les mains. 
Je regardais avec insistance. Mais bientôt ses bras s’éloignaient, s’allongeaient, et ses joues se mirent à gonfler. Je vis, en clignant des yeux, une sorte de personnage, entre des morceaux – flottant, souriant. On eut même dit que ce drôle de personnage me regardait, avec une attention particulière. Je vis qu’il vit, il lança un clin d’œil, comme je me dressai, avant de disparaître.
Oh, dis-je dis-je, deux fois. Quel drôle de personnage, pensais-je en me relevant complètement. Je m’étais assoupi au bord d’une futaie, et à ladite place où j’étais persuadé d’avoir vu ce chasseur de nuages, il n’était rien, nulle présence, sinon des mûres, bien mûres.

 

Paris-Bourges

J’ai peur, dit-il, assis dans le train. J’ai peur. Le train n’a pas encore démarré. Les voyageurs s’installent. Le monde a tout connu. Le pire comme le meilleur. Il oserait à peine respirer si on lui demandait d’ajouter un mot, de retrancher une parole. Les lumières s’allument. Le flux des usagers devient plus abondant dans le couloir. La soufflerie tourne fort. Les vitres sont sales. Un voyageur posté sur le quai, l’air inquiet, regarde dans le wagon. J’ai peur. Les gens ne cessent de déplacer leur valise, de tousser. L’homme resté sur le quai a mis ses lunettes. Nous sommes sur la voie S. Une voix humaine traverse la rame. Nous sommes dans le Remy Express. En direction de Bourges. La soufflerie continue de maintenir sa vive allure. J’ai peur. Un second voyageur rejoint le voyageur resté sur le quai. Et si tout devait s’arrêter ? Je me rends compte que ça n’a aucune importance. Le voyageur resté sur le quai semble à présent satisfait et monte. Cependant le voyageur est resté sur le quai, au même endroit, à moins qu’il s’agisse de son double. Ça n’a aucune importance si ça devait s’arrêter. Le train n’a toujours pas démarré. Le train démarre. Le voyageur resté sur le quai lance une main en direction du train. Les lumières défilent à présent. Le reflet se réverbère dans le reflet lui-même. Le train a pris possession des rails, laissant apparaître sa ligne parfaite : la musique de sa mécanique lisse partiellement le bruit de soufflerie, ou celui-ci trouve-t-il à présent sa place dans la marche du monde. Le train est élancé, pleine puissance, traversant les gares qui sont comme des parenthèses. Parfois les portes s’ouvrent, et les tunnels, les parois font varier la pression comme des doigts sur un instrument de musique, à vent. À l’intérieur, tout est calme. Les luminaires sont une ode au calme. Le contrôleur vient de passer. Électrifier le monde. Relier les destinations. Une lanière de sac pend dans le couloir. Il est rouge. On n’y peut rien. J’ai peur. Le sommeil s’invite à table. Les trains portent un matricule. Je l’ai vu une fois, en croisant l’un d’eux. Un enfant pleure. La littérature est un oiseau sauvage. Il devient louche quand on est assis près d’elle. Toute ma vie, j’ai préféré décoller l’affiche plutôt que de les habiter. J’aurais dû ouvrir les yeux là-dessus , bien avant de me retrouver dans le train en train de fabriquer ces lignes. Décoller l’affiche, augmenter la surface. Je n’avais peut-être pas le bon réseau. Je n’étais peut-être pas suffisamment électrifié. Ma voisine fait des contorsions inouïes pour trouver le sommeil. Elle forme avec son corps toutes les lettres de l’alphabet, en vain. Comment pourrais-je un seul instant me retrouver en résidence, à chercher chaque matin l’inspiration, a sortir le chien, à sortir le silence pour le faire aboyer, a pissé de la prose pour tenter la piste. Je me suis contenté d’une feuille. Elle est parfaitement habitable. Elle suffit. Écrire n’est peut-être qu’un prétexte. Celui d’habiter la page. Si quelqu’un me voyait, là en train de voyager, il verrait une feuille sur la banquette d’un train, aimablement vêtue d’un chapeau et d’une valise. Je serai bien embêté pour décliner toute identité. Alors, ne me demandez pas où je vais. Cette question a-t-elle-même un sens. La vie s’évertue à nous faire dire la même vie toute notre phrase. Je me bouche ma bouche avec mes deux mains. Mais cela ne me rend pas plus malheureux ou plus heureux. La phrase s’entretient, littéralement. Elle doit être indéboulonnable. Les jours la soumettent à rude épreuve. J’ai peur. Les jours la soumettent à dure épreuve. Elle finit par montrer du jeu. Au bout d’un temps, la phrase n’a plus forcément de sens, c’est le jeu qu’on entend. C’est que l’homme va bientôt “casser sa pipe, nom d’une bois”. Je me réveille. Je ne connaîtrais pas la fin, ni la formule heureuse. Elle est restée dans le train. La ligne l’emporte.

Zombi

Les zombis regardent le monde derrière leurs yeux vitreux, sans rien voir du monde. Il voit le monde à travers ses yeux et se raccroche à la praxis, faute de quoi il ne survivrait pas. Le zombi marche non sans but, mais vers son futur ; le futur qui rassoit sa position, sans quoi la chaise tomberait et son corps. L’objet le reflète. L’objet reflète son corps d’habitudes. Il prend l’objet dans ses mains, se contemple, sourit. Le zombi est satisfait de ce contact. Mettez un zombi devant un arbre. Demandez-lui de caresser l’arbre, de prendre l’arbre dans ses bras, il ne comprendrait pas. Il ne comprend pas. Il tourne la tête vers vous et ne comprend pas. Puisqu’un arbre n’est qu’un arbre. Il ne comprend pas et vous regarde. Le zombi n’a pas de compréhension de la mort, et n’a pas de compréhension de la vie. La mort est une absence. Et hors du corps d’habitude, la vie l’est tout autant. Parfois le zombi, avec ses moyens, s’invente une parure, comme celle d’un bison, et vous lance un sourire. Mais ça ne suffit pas à le rendre humain. Si le zombi marchait sans but, il errerait, du verbe « errer » et non de l’onomatopée rererere, jusqu’à trouver un point d’appui, une coupelle pour y boire n’importe quoi, mais une coupelle qui reflète ses lèvres, qu’elles soient là devant lui ; et que son visage soit bien là entre ses mains, et ses mains bien là sur son visage, et que des pieds soient bien à leur place dans des chaussures, avec les lacets bien faits, et le petit écran allumé dans le salon, et le salon bien dans la maison ; alors j’ai tout, dit le zombi repu qui peut enfin s’asseoir. Et la montre au poignet qu’il tourne pour regarder l’heure.

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