Littérature, écriture

Catégorie : Short fiction

03.08.2020

Le chant de l’oiyeau 

Manger les mots manger le monde
Manger les mots manger le monde
Manger les nuages la terre le soleil les vivants les nages la terre le soleil
l’horizon lon le l’ion le zion rizon mais
Cracher l’oy du s’leil.
Manger macher manger macher
Acher le s’leil les vivants, hacher achat, cheter chever mais où la mets-je l’image maintenant que l’écran fond avec la la neige et le spectacle.
Ondes vertes Ondes vertes Tout va bien !
La peau du poulet cuit, croustèle, et soyons digne de la colère cet autre croq !
La peau croustile, croq et cocorico ne te blesse,
Tout doux le gentil croq : Alors trou va bien.
Macher le mur macher les terres, jou ! et construire des routes et des tours, des routes et des tours, partout partouze de lumière,
et des trous truelles et truies ruelles, des ports et des portes sur nos têtes
pour se cacher du noy de s’leil et de la lune.
Et chacun dans sa tour Et chacun dans sa noue
Et chacun panse Manger mâcher ce qui reste la terre la traire la taire jusqu’à ce que ce qu’il reste c’est le bout de ses doigts de ses droits de ses ongles de ses onges, à cracher le bout de son aile puis c’est l’appeau puis c’est les eaux toutes les os contaminés à les pisser prisser par l’urètre.
Puis il reste quelques pensées parmi les ris parmi les par milliers
parmi les iens parmi les ni parmi les os parmi les ailes parmi les nids, il reste – “Oh”
Mais comment les sembler ?
Ce n’est pas comme la route ou la tour ou le trou où il suffit de truire et de struire
De sangler les mules et de les sembler de formules
De struire et de truire de machiner de Chine et de strousser le monde
Non ce ne sont pas non plus les streumons de ces tiquescientis qui stroquent l’alphabet pour faire des champs des chias des chameaux à tête de chats
et des hommes à tête de porc, ce n’est pas si simple l’amour
Ce n’est pas cracher l’oy du s’leil dans l’mur.
Alors quoi Alors quoi puisque tout est là et puisque plus rien est
Zyeuter le croq et l’aplumir ? faire croi chaque fois que l’autre croq fait sens
ou sucer le roulet du bourlet pour lui faire compagnie ?
N’est-il pas d’autres ien iens pour se faire une chaise avec ou sans trou mais tour honorable ?
Ah
Pour perdre tout espoir il eût fallu manger l’oy du s’leil jusqu’au dernier ieu de la terre
Mais il reste l’oy
Il reste l’oy et le chant d’un oiyeau.

Chasseur de nuages

Il n’est pas si longtemps, j’ai rencontré un drôle de chasseur. Il était à l’affût au bord d’une futaie, l’air affûté, le corps ébahi. Les yeux ronds et silencieux. Il me fit signe de me taire, d’un geste de la main « de me terre ». Je ne compris pas tout de suite, mais l’homme ne fit que croître ma curiosité. Je m’approchais. Je trouvai place à côté de lui, dans sa cachette, avec suffisamment d’ouverture pour tout saisir, du moins le croyais-je.
– Chut, fit-il, en faisant un mouvement avec la main, du haut vers le bas, comme s’il aidait une entité abstraite à descendre du ciel. Était-ce un oiseau ? Quelques compagnons ? Un ange ? On n’y voyait rien. C’est un grand ciel blanc. Et toutes les hypothèses tombaient les unes derrière les autres puisqu’il n’y avait rien dans le ciel qu’un grand ciel blanc. L’homme fit passer ses mains à la verticale, de la gauche vers la droite, sur une ligne imaginaire, comme s’il cadrait quelque chose. L’homme se concentrait sur cette chose avec une telle intensité que l’intensité elle-même précipiterait bientôt. Je plissai fermement les yeux.
« Mais enfin, lui dis-je, que faites-vous ?
– Je chasse les nuages, laissa-t-il s’échapper.
– Mais en quoi cela consiste-t-il, demandai-je.
– Il faut être patient, faire le grand saut.
– Oh ! Et puis ?
– Parfois une forme se fait, plus matérielle qu’aucune autre. Elle peut disparaître.
Je laissais passer un silence.
– Et après ?
– La suite m’échappe, dit-il. Je les regarde passer, sans les regarder passer, ajouta-t-il, se tournant vers moi, levant les mains. 
Je regardais avec insistance. Mais bientôt ses bras s’éloignaient, s’allongeaient, et ses joues se mirent à gonfler. Je vis, en clignant des yeux, une sorte de personnage, entre des morceaux – flottant, souriant. On eut même dit que ce drôle de personnage me regardait, avec une attention particulière. Je vis qu’il vit, il lança un clin d’œil, comme je me dressai, avant de disparaître.
Oh, dis-je dis-je, deux fois. Quel drôle de personnage, pensais-je en me relevant complètement. Je m’étais assoupi au bord d’une futaie, et à ladite place où j’étais persuadé d’avoir vu ce chasseur de nuages, il n’était rien, nulle présence, sinon des mûres, bien mûres.

 

Paris-Bourges

J’ai peur, dit-il, assis dans le train. J’ai peur. Le train n’a pas encore démarré. Les voyageurs s’installent. Le monde a tout connu. Le pire comme le meilleur. Il oserait à peine respirer si on lui demandait d’ajouter un mot, de retrancher une parole. Les lumières s’allument. Le flux des usagers devient plus abondant dans le couloir. La soufflerie tourne fort. Les vitres sont sales. Un voyageur posté sur le quai, l’air inquiet, regarde dans le wagon. J’ai peur. Les gens ne cessent de déplacer leur valise, de tousser. L’homme resté sur le quai a mis ses lunettes. Nous sommes sur la voie S. Une voix humaine traverse la rame. Nous sommes dans le Remy Express. En direction de Bourges. La soufflerie continue de maintenir sa vive allure. J’ai peur. Un second voyageur rejoint le voyageur resté sur le quai. Et si tout devait s’arrêter ? Je me rends compte que ça n’a aucune importance. Le voyageur resté sur le quai semble à présent satisfait et monte. Cependant le voyageur est resté sur le quai, au même endroit, à moins qu’il s’agisse de son double. Ça n’a aucune importance si ça devait s’arrêter. Le train n’a toujours pas démarré. Le train démarre. Le voyageur resté sur le quai lance une main en direction du train. Les lumières défilent à présent. Le reflet se réverbère dans le reflet lui-même. Le train a pris possession des rails, laissant apparaître sa ligne parfaite : la musique de sa mécanique lisse partiellement le bruit de soufflerie, ou celui-ci trouve-t-il à présent sa place dans la marche du monde. Le train est élancé, pleine puissance, traversant les gares qui sont comme des parenthèses. Parfois les portes s’ouvrent, et les tunnels, les parois font varier la pression comme des doigts sur un instrument de musique, à vent. À l’intérieur, tout est calme. Les luminaires sont une ode au calme. Le contrôleur vient de passer. Électrifier le monde. Relier les destinations. Une lanière de sac pend dans le couloir. Il est rouge. On n’y peut rien. J’ai peur. Le sommeil s’invite à table. Les trains portent un matricule. Je l’ai vu une fois, en croisant l’un d’eux. Un enfant pleure. La littérature est un oiseau sauvage. Il devient louche quand on est assis près d’elle. Toute ma vie, j’ai préféré décoller l’affiche plutôt que de les habiter. J’aurais dû ouvrir les yeux là-dessus , bien avant de me retrouver dans le train en train de fabriquer ces lignes. Décoller l’affiche, augmenter la surface. Je n’avais peut-être pas le bon réseau. Je n’étais peut-être pas suffisamment électrifié. Ma voisine fait des contorsions inouïes pour trouver le sommeil. Elle forme avec son corps toutes les lettres de l’alphabet, en vain. Comment pourrais-je un seul instant me retrouver en résidence, à chercher chaque matin l’inspiration, a sortir le chien, à sortir le silence pour le faire aboyer, a pissé de la prose pour tenter la piste. Je me suis contenté d’une feuille. Elle est parfaitement habitable. Elle suffit. Écrire n’est peut-être qu’un prétexte. Celui d’habiter la page. Si quelqu’un me voyait, là en train de voyager, il verrait une feuille sur la banquette d’un train, aimablement vêtue d’un chapeau et d’une valise. Je serai bien embêté pour décliner toute identité. Alors, ne me demandez pas où je vais. Cette question a-t-elle-même un sens. La vie s’évertue à nous faire dire la même vie toute notre phrase. Je me bouche ma bouche avec mes deux mains. Mais cela ne me rend pas plus malheureux ou plus heureux. La phrase s’entretient, littéralement. Elle doit être indéboulonnable. Les jours la soumettent à rude épreuve. J’ai peur. Les jours la soumettent à dure épreuve. Elle finit par montrer du jeu. Au bout d’un temps, la phrase n’a plus forcément de sens, c’est le jeu qu’on entend. C’est que l’homme va bientôt « casser sa pipe, nom d’une bois ». Je me réveille. Je ne connaîtrais pas la fin, ni la formule heureuse. Elle est restée dans le train. La ligne l’emporte.

Zombi

Les zombis regardent le monde derrière leurs yeux vitreux, sans rien voir du monde. Il voit le monde à travers ses yeux et se raccroche à la praxis, faute de quoi il ne survivrait pas. Le zombi marche non sans but, mais vers son futur ; le futur qui rassoit sa position, sans quoi la chaise tomberait et son corps. L’objet le reflète. L’objet reflète son corps d’habitudes. Il prend l’objet dans ses mains, se contemple, sourit. Le zombi est satisfait de ce contact. Mettez un zombi devant un arbre. Demandez-lui de caresser l’arbre, de prendre l’arbre dans ses bras, il ne comprendrait pas. Il ne comprend pas. Il tourne la tête vers vous et ne comprend pas. Puisqu’un arbre n’est qu’un arbre. Il ne comprend pas et vous regarde. Le zombi n’a pas de compréhension de la mort, et n’a pas de compréhension de la vie. La mort est une absence. Et hors du corps d’habitude, la vie l’est tout autant. Parfois le zombi, avec ses moyens, s’invente une parure, comme celle d’un bison, et vous lance un sourire. Mais ça ne suffit pas à le rendre humain. Si le zombi marchait sans but, il errerait, du verbe « errer » et non de l’onomatopée rererere, jusqu’à trouver un point d’appui, une coupelle pour y boire n’importe quoi, mais une coupelle qui reflète ses lèvres, qu’elles soient là devant lui ; et que son visage soit bien là entre ses mains, et ses mains bien là sur son visage, et que des pieds soient bien à leur place dans des chaussures, avec les lacets bien faits, et le petit écran allumé dans le salon, et le salon bien dans la maison ; alors j’ai tout, dit le zombi repu qui peut enfin s’asseoir. Et la montre au poignet qu’il tourne pour regarder l’heure.

L’homme pressé

L’homme marche pressé. Pressé par quoi ? Est-il amoureux ? Ça ne se voit pas. Ni sur son visage ni sur son cœur. Il est pressé. Il tient une vitre. Ses lèvres sont pressées sur la vitre, dirait-on ; ainsi que son corps, poussé par une force non visible, cependant intacte. Pressé par quelle demeure ? Quels fils autour de lui seraient tendus, pour le faire voltiger ? Pourtant cet homme ne se rend pas au travail. Il n’a pas non plus de pédigrée, ça se voit. Il n’est ni chirurgien-dentiste, ni fleuriste (les bouquets, ça presse). Par quoi cet homme serait-il pressé, préoccupé ? lui qui semble éloigné de tous soucis, de toutes contraintes (il marche vide). Plus il se presse, plus son visage est écrasé dans la vitre qu’il tient dans ses mains. On a mal pour lui. Par quel mystère cet écrasement procède-t-il ? Comme ce monsieur s’épuise et s’agace à vouloir s’écraser la joue, le nez, la langue, les dents dans la vitre, il fait de drôles de mouvements, de côté avec ses bras, de côté avec ses jambes, comme s’il tentait de contourner l’obstacle, ou de forcer cette vitre, qu’il tient fermement dans ses mains. J’ai mal pour lui. J’accours. Il s’enfuit. Je m’approche. Quoi, me répond-il. Je reprends. Mais enfin, me répond-il ! que me voulez-vous, fait-il, en ôtant ses bouchons d’oreille. C’est pas bientôt fini, hurle-t-il. J’en ai mal aux tympans. Vous n’entendez pas ? Il pose sa vitre. Vous n’entendez pas comme le monde autour de nous est calme ? — totalement silencieux. Moi, ce n’est pas que je fais la sourde oreille, mais j’ai mal aux oreilles. Je réponds oui, sans trop m’entendre. Malheureux, dit-il, vous n’entendez rien ! Sinon ah, sinon ah, vous brilleriez d’un autre éclat, d’un autre éclat dans vos yeux : ça se verrait. Et vos poumons se gonfleraient de joie, vous seriez comme un crapaud boldèque (c’est pour l’image, fait-il en roulant des yeux). Oui ! Et de la poussière jaillirait de vos doigts, de la poussière d’or, fait-il en levant les mains, en agitant les doigts. Ses ongles étaient tout sales. Je jardine, dit-il. Je fais pousser des patates, dit-il, d’un clin d’œil si appuyé que ses deux yeux se fermaient ensemble. Je compris que c’était peut-être sa manière légère à lui de battre les paupières. À présent j’y vais. J’y vais, j’ai fort à faire, dit-il en sus.  Ce « fort à faire » me fit l’effet d’une bouteille. A la mer. Avec ses remous. Je fus pris d’un gros chagrin. Allons. Ses yeux s’ouvraient dans le loin. Il lécha ses mains, me les serra, remis son bouchon d’oreille, leva sa vitre et la porta à son reflet (vérifia les microrayures, souffla, souffla bien) et, furieusement s’écrasa le visage sa bouche son nez dessus et se remis en route, plus pressé que jamais.  

3 mai 2019 

La lettre absente

J’ai un nom. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il tient sur la boîte à lettres. Parfois on frappe. J’ai beau tenter de l’ôter, j’ai dû me résoudre à cette nécessité d’avoir un nom. Les premiers jours que je l’avais posé sur la boîte à lettres, je passais devant lui pleinement satisfait et sûr de moi-même. Oui je passais en bellâtre sûr de l’effet produit par le bonjour qu’il lance à une dame, voire en maître qui jouit de son statut de maître par le regard de son chien, bref et convenu. Cela arrive rarement, cela arrive quand même. J’allais jusqu’à comparer les patronymes affichés sur les boîtes à lettres, me secondant dans la tâche d’avoir à constater qu’il n’était pas meilleur nom que le mien. Je dois dire que ces événements survenaient après un temps où j’avais produit mes efforts à disparaître, en vain. Alors je regardais ce nom écrit sur la boîte à lettres. Pourquoi pis pourquoi pas, tapotais-je avec la ferme résolution de l’accueillir en toutes circonstances, et de recueillir sous ses lettres je ne sais quoi de moi-même. Les premiers temps, j’ai donc commencé à m’écrire pour apprendre à me connaître. Cher toi, comment vas-tu ? En effet, je vais bien. Et patati et patata, heureux de lécher le timbre et de recevoir de mes nouvelles, fort bientôt. J’allais même jusqu’à me faire parvenir des recommandés pour être sûr que l’expéditeur existait tout autant que son destinataire. Bien le bonjour. Bien le bonjour. Un recommandé à votre attention. Signez là. Et j’ouvrais l’enveloppe, toujours avec curiosité. Je prenais des nouvelles de ce bel ami jusqu’à m’inquiéter de sa santé. Il m’informait avoir des rêves de voyages, mais que comme moi les contraintes de la vie matérielle ne les laissaient qu’à l’état de soupir. Si bien qu’à travers nos lettres, nous nous confiâmes, et certains de nos voeux les plus chers. J’avais là un ami. J’avais là un ami avec lequel échanger sur des sujets de travail aussi, qui malgré mes nombreuses tentatives d’ouverture, étaient restés lettre morte. Sacré toi, qu’il m’écrivait, et lui-même m’informait de son actualité. L’un et l’autre avions beaucoup en commun. Si ma mémoire ne ment pas, je puis dire que nous étions l’un pour l’autre deux étrangers en quête d’une même patrie. Cher toi, comment vas-tu ? Cher toi, à bientôt de te lire. Tant de mystère, des pages et de pages si bien que j’éprouvais le désir de nous rencontrer. Et pour ne point abîmer cette amitié naissante qui s’épanouissait sur des racines épistolaires, j’usais de stratège pour que l’idée nous soit réciproque. Si bien qu’un jour, je reçus une réponse affirmative à une question que je n’avais pas posée. Je m’étais donné rendez-vous sur un banc, et force est de constater que personne ne vint. Nous convînmes, à notre troisième tentative, de notre timidité réciproque, qu’il fallait nous connaître encore, que ce n’était pas l’instant que le monde avait dicté. Il survenait des périodes durant lesquelles je n’avais plus de nouvelles, puis subitement deux lettres, trois lettres, bientôt cinq lettres, si bien qu’il n’était pas rare que nous développions des correspondances croisées. En quelque sorte, nous réalisions l’impossible voeux de soutenir plusieurs conversations en même temps, et non plus successivement. Mais un jour, quelque chose avait basculé. Notre correspondance devint plus hésitante. Quelque chose ne semblait tourner pas rond. L’écriture était moins appuyée, le contenu plus évasif, et la signature tremblait. J’ouvrais ma boîte, il n’y avait rien. J’ouvrais la boîte, il n’y avait toujours rien. Puis cet ami finit par m’avouer ce qui tourmentait son cœur. Il m’écrivit vouloir disparaître, disparaître pour de bon. Une absence de perspective, demandai-je ; un moral faible, m’inquiétais-je ; non, ni toute autre hypothèse. Il lui semblait que ces histoires de patronymes étaient absurdes, et le gonflaient sérieusement. Ni moi ni lui n’avions d’intérêt pour l’existence. Et ni lui ni moi n’avions non plus rien à lui offrir. Et qu’en l’occurrence il lui semblait préférable de disparaître, comme il ne sert à rien d’avoir un téléphone quand on ne possède pas de ligne, mais qu’il ne m’oublierait pas. Adieu, m’a-t-il écrit dans une dernière lettre. Adieu, a-t-il écrit sans la signer. C’est ainsi que notre correspondance s’arrêta et que ma boite à lettres resta vide. Comme chacun qui possède un nom, je reçois bien sûr mes factures ainsi que mon lot quotidien des publicités anonymes. Mais parfois, il m’arrive encore de trouver dans la boîte à lettres une enveloppe blanche, ou une carte postale sans adresse, sans un mot. C’est gentil de sa part de se souvenir de moi et si pour la mienne je n’ai jamais réussi à disparaître pour de bon, je pense souvent à cet ami qui a su s’éclipser, et qui est je ne sais où aujourd’hui.

17.06.2013

Le Masque blanc

Ce masque blanc, merveilleux. Je souhaiterais à quiconque de le porter. Non, pas une ride. Mon dieu, j’ai failli l’ôter. Ceux qui portent ce masque se reconnaissent. Les autres sont incapables d’en lire les plis. Évidemment que tout homme porte un masque, mais celui-ci est mien. J’imaginais que la littérature offrait un espace pour penser. Le masque penché sur elle, je n’ai pas même une larme à lui verser. Car la seule chose que je sache à présent est que des hommes se reconnaissent sans que rien ne leur ait été donné de se rencontrer. Oui, c’est aussi simple que ça. Il ne sert à rien de vouloir prolonger cet état, c’est cette rencontre qui compte. Si les masques nous sont donnés, alors haïssons-les. Mais ne pas s’accuser de ne pas être à la hauteur, nos  espoirs eux-mêmes nous donnent des vertiges. Alors soyons humble. Pourquoi porter un masque quand le monde nous a fait corps. Je supprime l’interrogation pour être sûr qu’aucun ne viendra s’y lover. Oui et pourquoi continuer à interroger ce masque ? Je l’ôte à présent afin de pouvoir pleurer en silence. Mon dieu, quelle horreur. Quelle monstruosité. Je dois le remettre car la chose me consume, me ronge de l’intérieur. Mais où aller ? Où aller. J’aurai dû faire comme chacun, mettre le masque de chacun. Celui-ci vous protège. Ses yeux sont fermés. Ils sont suspendus sur ma porte. Ils ont besoin d’être portés sans quoi leurs traits s’amollissent ou leur surface se craquèle. On peut les remettre ensuite, mais le cœur n’y est plus. Leurs traits, il suffit de faire un effort. Est-il possible aussi de porter ce visage fissuré, l’autre y est habitué. Mon dieu, quelle horreur. Il n’est que ce masque que je puisse porter. Ce masque blanc. Je sais que d’autres en ont d’autres avec un pouvoir plus grand, mais je n’envie pas le leur. Je les sais heureux, mais le mien me rend heureux. Seulement voilà, le mien n’a aucun pouvoir. Ce masque n’a aucun autre pouvoir que celui de m’aller, son pouvoir est immense. Seulement voilà, son pouvoir ne sert à rien. J’ai bien tenté d’ancrer quelque chose, car il me faut porter un autre masque, mais je ne les supporte pas. Cette allergie, cette irruption cutanée, des démangeaisons qui m’empêchent de trouver le sommeil. On m’a dit de faire des efforts. On m’a dit que ça passerait. On me l’a redit. C’est peut-être la matière qui fait ça. Certains fabriquent le leur. J’ai essayé mais je me suis coupé, j’ai failli perdre la vue. Alors je les porte, mais je ne les porte plus. Je ne peux plus. Mon masque pourtant a un grand pouvoir, mais son pouvoir n’est pas souhaité. Au contraire. Alors son seul pouvoir est de ne pas perdre le sien, je veux dire qu’il m’arrive de ne plus le porter, mais jamais il ne s’affaisse, jamais il ne se craquèle. Bien au contraire lorsque je le porte, quelque chose d’autre se produit parce que le monde et tous ces masques disparaissent.

Le Pouvoir de l’étrange

C’est un grand pouvoir qui autrefois me fut conféré. Dieu sait que je l’ai oublié : à me plaindre de la situation, des conditions matérielles, de ce qui ne va pas… Ou pis, à faire fausse route dans mon désir de le ressusciter ! J’en veux pour preuve mon voisin, un ami ingénieur ingénieux, qui habite l’immeuble en face du mien, un étage sous le mien. Un jour, il me héla de sa fenêtre en faisant de grands signes: « C’est ça ! Oui c’est ça ! » criait-il. Dès cet instant et pendant plusieurs semaines, je le vis déborder d’une intense activité, à couvrir ses murs de tracés et de plans, à assembler des tôles et des toiles, à faire chanter le marteau, le cliquet, à faire hurler sa visseuse, de jour comme de nuit, entre deux mouvements de scies musicales car ce voisin et ami est aussi mélomane. Puis, c’était un matin, il monta sur le rebord de sa fenêtre vêtu d’une drôle de combinaison. On eût dit une chauve-souris. Il semblait joyeux. Il ajusta ses lunettes en forme d’yeux de mouche, fit un signe de croix, et sauta. Dix-huit étages. Pour toujours je garderai le souvenir d’une tâche, en bas de l’immeuble, magnétisant un cercle avant que tout ne s’efface. Quand bien même son invention eût-elle volé, était-ce la bonne voie ? Oui, je le sais à présent. Nous avons ce pouvoir, quelle que soit la charge qu’il nous faille transporter. Le monde s’effondrerait — et mon immeuble s’affaisse chaque jour davantage —, les eaux recouvriraient-elles nos routes ou le vent ce que nos mains tracent dans le sable, tout me désigne que le tout est dans le mouvement d’une crise, à jamais perpétuel. Et tandis que les uns, dans l’inexorable chute, se disputent les hauteurs du ciel recouvrant ce qui s’effondre d’un nouvel effondrement, que d’autres s’activent à mettre sous verre les reliques de vie, j’observe parfois quelques créatures, ô combien étranges et mystérieuses, aller dans le ciel avec lenteur et sans ailes. Oui, le corps légèrement penché de l’avant, comme si leurs yeux étaient situés au-dessus de leurs tempes, tandis que les nôtres resteraient fermés. Profond secret que celui de ces êtres, pacifiques dans leur élan. Un jour, l’une d’elles se présenta devant ma fenêtre. Elle portait un enfant dans les bras. Avec effroi je constatai que mon immeuble s’était à ce point affaissé durant la nuit que mon étage était maintenant presqu’à la hauteur des devantures de magasins, et que les eaux ce matin recouvraient dangereusement la chaussée, faisant foncer les véhicules à tire d’ailes, en tous sens, dans une foule affolée. J’ouvris la fenêtre, le vacarme entra avec la créature. Elle se posa dans mon salon et déposa l’enfant. Elle semblait gênée de se présenter ainsi chez moi, mais finit par sortir une carte de sa poche qu’elle déplia sur la table. L’enfant, lui, me tira la manche en me demandant si je n’avais pas un « zus de fruits » à lui offrir. Je lui indiquai le réfrigérateur, et la créature me désigna un point sur la carte. Je compris qu’elle se rendait là mais qu’elle ne savait pas la manière exacte de s’y rendre. Alors nous retournâmes elle et moi devant la fenêtre, et malgré l’accablante agitation du dehors et la terrible hauteur des tours, je lui présentais la géographie du pays, le contour de ses côtes, les raccourcis qu’elle pourrait emprunter notamment ce bras de mer. Quoique nous n’échangeâmes aucune parole, la créature comprit mes explications, poussant des soupirs ébahis à mesure que la géographie se matérialisait en elle. Elle posa une main amicale sur mon épaule et l’enfant me remercia avec un délicieux sourire pour son zus. Je nettoyai le contour de ses lèvres. La créature reprit délicatement l’enfant dans ses bras et, inclinant la tête légèrement de l’avant, se remit en sustentation. Je rouvris la fenêtre et la vis repartir dans le ciel, lentement, avec l’enfant, sans rien savoir de leur destination.

© 2020 Raphaël Dormoy

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