Il faut du temps pour construire une phrase. Il faut d’abord s’asseoir. Mais s’asseoir prend du temps. Car pour s’asseoir, il faut dégager le banc. Et le temps est enseveli dans le sable. Alors l’effort premier serait de s’allonger sur le tas de sable. Mais je l’ai constaté : rien ne sort tout à fait de cette circonstance. Cela vous donne le pas pressé : aller d’un endroit à l’autre dans le rêve, être uniquement dans cette occupation. Bien sûr, on écrit une ligne comme on prend le sable en main. On regarde les points filer, ça donne le sentiment d’entrer quelque part, en un lieu cher et tout à fait légitime. Mais, sommes-nous au bon moment ? Ne revenons-nous pas dans le lieu du rêve, pour la seconde fois – alors que l’action a déjà eu lieu ? En cette circonstance, on peut rester là, allongé sur le sable, et se dire que c’est trop tard, qu’on n’y arrivera pas. Et puis, à quoi bon ? À quoi bon écrire pour cette chose qui resterait là, au pied de l’arbre, comme le caillou resté sur la grille. Pour écrire, il faut du temps. Mais il faut d’abord déjà pouvoir se poser, s’asseoir sur le banc. Et cela, en soi, prend du temps. Parfois, on accélère pour être sûr de tout condenser, d’avoir tout fait. Mais on se rend vite compte que peu fut mené, ou que la tâche est immense, et qu’on trouvera le temps, demain, après-demain, de s’asseoir enfin. Ces notions de temps sont piégeuses comme le piège du fourmilier qui dérobe le sol. Demain, après-demain, nous pourrions prendre deux allumettes. Il y a que chaque jour est un bâton : demain, après-demain, sont dans la boîte. On les entend dedans, comme la promesse de dire : elles sont intactes. On compare demain, après-demain, à l’arête du Velux, au-dessus du bureau. Et que, s’ils n’étaient plus, nous serions soit déjà morts, soit en train d’écrire. Et la tache aurait une valeur d’encre – de ce point grossier fait sur la table. Nous serions en train d’emprunter le chemin des lignes : non celles de la page en train de se faire, mais celle en train de s’écrire. Nous serions dans le mouvement d’une encre qui ne projette rien du récit qui l’anime. Mais la page est loin, enfouie sous le tas. Nous restons au bord, il y a tant à faire.
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Là, dans le métro de la ligne 5, les portes se referment. Quai de la Rapée. Il reste cinq stations. Comment faire ? Comment faire en sorte de sortir, de revenir ici ? Bastille, presque. La rame dit sa litanie. Bastille. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Ma seule issue sont les yeux d’une voyageuse. Breguet Sabin. Breguet Sabin. Un voyageur porte au poignet une montre ancienne. Cet objet discret, à la différence de l’heure inscrite partout, me sort du temps. Richard Lenoir : destination partout. Oberkampf. Respiration lente. La structure bascule. J’ai l’impression de voir ici, depuis un hublot. J’ai l’air d’être arrivé sur une île grecque, de fouler son sol pour la première fois. République, République. Je salue les autochtones, les vacanciers.
Ligne 5
Mes amis dorment. Tout dort ici. Ça ressemble à la mort. Je regarde leurs visages. Tout est passé vite.
Plus rien. Le voile s’est échappé ; le voile qui jouait les yeux. C’est peut-être mon heure : celle à partir de laquelle je vois le train depuis le monde des morts. J’écoute. Un enfant émerge de sa sieste. Ses phrases sont dans une intention sonore, parfaitement phrases même si aucun mot ne sort. Tout est clair. Je voyage dans le lieu où bientôt je ne serai plus. Je l’observe comme on est sans corps. Je voyage dans le voyage. Respiration lente, alentie. Mon corps est dans les deux univers. Comment respirer, d’une traversée à l’autre. Comment rester, d’une traversée à l’autre. Comme la fleur enracinée. Comme l’orchis pyramidal.
Comment fait-elle ?
(TGV, 27.06)
Je n’ai jamais été aussi proche du
Point qui éloigne la narration
Qui tient tout entière
dans une barquette de frites.
Soumettez-moi au bain d’huile,
Mais à la frite ?
Toute l’histoire dans sa production
Tient en elle : Navette spatiale,
matières premières, histoire des puissants, tout tient dedans.
Je ressens l’autre lieu de l’histoire, au-delà de l’histoire,
Où rien n’est nommé.
Les époques communiquent au même point.
Détachez-le, point, sentez la légère adhérence qu’il laisse sur le papier.
Mais ne lui en tenez pas rigueur.
Nous sommes loin de la nostalgie et proches d’avant les dieux.
(Train nomad, 17.05)
Four. Not four. Four. Forty. Forty degrees. Forty days. For tilt. Tilt, la goutte de su’heure. For tilt. Four. Rame sans rame. Longeant la Seine. Décor bleu, de néons. Quel diable entrerait son œil dans la lucarne ouverte. Combien seraient-ils à nous observer ? Ce train a pour destination Invalides. Certainement. Ce train desservira toutes les gares. Certainement. Défilent en lettres rouges. Four. Il est interdit de fumer, c’est écrit aussi. Four. Il fait fais, pense-t-il en rêve. L’r est cuit, il est caramélisé. Four. Fou.
25.06. Rer °C
Je suis dans le TER. Et si je n’avais pas de langue, cette phrase aurait-elle tout son sens ? Un homme assis devant moi vient de finir de tourner les pages d’un grand livre, on dirait de photographies. Sa main est encore posée sur la quatrième de couverture ; il regarde le paysage, se frotte la joue, regarde le livre à nouveau, baille, regarde dehors avec un air rêveur. La femme assise devant moi vient de sortir un livre. La couverture est arrachée ; elle est noire : je vois le mot Art écrit en gros dessus, mais pas le second. L’un comme l’autre ont deux mains, avec une alliance sur l’annulaire de la main gauche. Il est facile d’écrire dans un TER d’autant que les détails ne manquent pas. Par exemple la boucle d’oreille de la femme de dos, avec sa tige en forme d’hameçon ou de poisson, et la demi-perle offerte sur un plateau. Mais dans les faits, soyons concrets. L’art de la description est figuratif. Et le talent de l’écrivain peut se mesurer à sa capacité de représenter le monde dans sa précision figurative. Mais que resterait-il sans figuration ; mais aussi sans abstraction, sans émotion ? Quel moyen aurait-on pour décrire le monde tel qu’il est ? L’homme tourne les pages d’un autre livre, dont il vient d’ôter le film transparent. Un voyageur se mouche et se mouche, se mouche encore. Ainsi on ne peut que mentir. Mais l’homme a besoin de mensonges vérifiables.
(Ter)
Tenter
Quelle que soit la circonstance
Tenter la brèche
minuscule, invisible à l’œil
et qui pourtant
transforme l’espace
d’un claquement de doigt
Ainsi :
Somme nous comme :
Baleine,
mammifère
important, imposant
remontant à l’ère : libre
brèche minuscule,
invisible dans le
tant est.
(Rer C)
Pluie dedans
Pluie dehors,
Dedans l’ouïe, la vitre
de l’ouïe.
Dedans : le train,
La vitre du dehors.
Dedans : les passagers,
Le dehors du train,
Et le dehors ici, quelque part
A droite, gauche de la virgule :
non loin
Familiarité du monde
des morts, ici non loin du dehors dedans
Non loin de cette virgule.
(Rer C)
Le sait-il,
L’étranger ici, étranger au lieu,
Ne l’est bientôt plus.
Il est le prolongement de la fauvette noire
Son chant ; de la palme du charme.
Plus encore, il semble entretenir déjà
avec chaque arbre du bois la même cordialité
que chacun d’eux, le tilleul, le platane, tresse avec chacun.
Ce n’est pas si différent de l’accueil d’autrefois,
en d’autres lieux, reculés du monde.
Je leur dois le même tribut.
Le présent correspond avec ses hôtes ; avec le passé.
Cordialités du monde ;
Cordes silencieuses.
(Square René-Le Gall)
Parce que
Elle
Par ce que, elle
Ceci est
l’essentiel
Qui tient la clé,
se souvient
Renaît.
(Rer C)
