Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Journal (page 1 of 4)

13.11.2019

Je prends mon dictaphone : il pleut. Il pleut. Il pleut. Il pleut des morceaux. Il pleut des morceaux. Les taches. Les taches. Même sur le mur. Même sur les murs. il pleut. Il pleut des morceaux. Il pleut. Il pleut. S’il fallait les rassembler, ce serait compliqué à présent. Comme un sablier. Mais il pleut. La pluie fait disparaître le plafond. Les secondes s’enfuient. On pourrait sentir le sable sous nos pieds tant elles sont nombreuses. C’est comme perdre un bras, lentement sous nos yeux. Il pleut, il pleut. Le monde est chargé de valeur et d’un éclat. Il pleut, il pleut. Pourquoi certains continuent-ils à coller des posters sur les murs ? Que verrait-on encore ? Quel lien resterait-il, tel que le vivant nous le connaissons mort, tel que nous nous sentons seuls. Les grosses gouttes transforment les eaux en rivière. Et chaque lettre en courbe et chaque courbe en tache. La pluie se désagrège à mesure que le mot lui-même. 

13.10.2019

Ça y est, je me retrouve à nouveau nulle part. Il suffit de la savoir. L’autre porte s’ouvre, mais ce n’est pas automatique. Je n’ai jamais croisé au même instant un regard, qui soutiendrait une même dimension de lieu, d’espace, une même dimension de temps. Nous ririons. Les intentions, les postures me font prendre conscience que le nulle part s’éloigne, tandis que le train n’a pas démarré, que nous sommes toujours à quai. Le train démarre. Il y a cette demoiselle assise sur la banquette à côté de la mienne, qui me fait des sourires du coin de l’oeil. Mais la pulsation du désir est compatible avec le nulle part. Je suis nulle part. Le nulle part, c’est le monde augmenté de lui-même. C’est le monde pour la première fois. On pourrait jouer à se faire peur. Être au monde pour la première fois. Les soucis ont repris le dessus, et une forme d’inertie plus épaisse que le monde ; mais la lumière du monde entre pour la première fois dans le wagon, par intermittence. C’est la raison pour laquelle le soleil, le visage, la lune ont la forme du sourire.

06.09.2019

Je crois que le haïku du moins dans ma pratique — Le signal et sa traduction — était une clé d’entée et d’accès à l’autre monde. Mais par autre monde, il faut envisager un monde, fait de multiples strates, qui se déploie tel un éventail. Je dis éventail car je n’ai pas deux ailes, et mon premier recueil ne s’appelait-il pas Poèmes en éventail ? À présent, je vis ailleurs comme si la somme de ces clés d’entrée avait tissé l’autre monde, malgré moi, par la multiplicité des points ouverts, ici. Naturellement, comme tout à chacun je suis pris par les affres d’une réalité non quotidienne érigée en quotidien, par le poids des mots, des regards, des habitudes. Et aussi par mon penchant naturel à l’obscur, à la matière brute animale. Mais il faut voir désormais, dans cette réalité quotidienne, plus des boules à neige, comme on les ramène de nos voyages, des boules à neige suffisamment attractives et lumineuses pour attirer le papillon que je suis par mégarde. Mais une fois la nuit venue, ou la force de soustraction suffisamment grande pour me guérir de la pesanteur, l’autre monde reparaît, reprend ses droits. Et le poème, ou les poèmes seraient alors le témoignage sincère de ce drôle d’endroit qui n’en finit pas de surprendre.

17.08.2019

Regarder la pluie. Regarder la pluie tomber. Vraiment s’arrêter. Ne rien attendre. Ni de la pluie. Ni du pigeon qui passe. Ni des arbres roussis. Ni de la circulation. Être là. Ni des bulles dans les flaques. Être là. Être là. Ni demain. Ni d’hier. Ni de la circulation des voitures. Ni des roues. Être là. Tenter d’être là. Par intermittence.

 

15.08.2019

Se détacher de la pesanteur. Se détacher des mots. Mais non. Rien n’y fait. Ça vous colle la peau. Cette réalité vous colle à la peau. C’est une réalité à ciel ouvert. Avec ses barrières, ses limites. Tout, strictement tout, chaque objet dans la rue, chaque détail, a recouvré sa fonction de décor, son intention première, son intention de mise en scène. Jusque dans l’attitude, jusque dans la parole. Comme une musique trop sue. C’est insupportable. Le moindre signe est amplifié au passage du corps sensible. Tout, strictement tout, a recouvré sa fonction de décor. Tout s’est dévêtu de sa nativité première. La fuite en réalité n’en était pas une. L’éloignement géographique ne faisait qu’amorcer ce grand retour, que mieux préparer la chute des toiles. Assis sur un banc, dans un jardin public, je contemple néanmoins cette nativité première, comme une espérance, comme un homme assis derrière le hublot qui regarde l’océan. Et dans ce décor il n’y a pas d’espérance puisque demain n’existe pas, puisque demain est un mur qu’il faut longer, puisque demain est ce mur dans un ciel resplendissant.

01.08.2019

Le phénomène est la narration du réel d’une époque sans signe. Le phénomène est le signe de ponctuation d’une époque sans mot. Il n’y a plus du mot. Il y a des signes partout, qui ponctuent l’espace, autour desquels gravitent des hôtes, autres, autrui : des cris, des émotions, de la colère ; les draps sont sortis des armoires, on a ouvert les fenêtres ; des cris, des émotions, des draps, de la colère. À côté il y a les papillons. Mais les papillons constatent et ne font pas de châteaux. Les papillons visitent les châteaux sans jamais les construire. Les phénomènes sont des points dans des ensembles vides. Ce ne sont pas les points sur une page. Ce sont des points dans l’espace vide. Les marronniers continuent d’étendre leurs bras, tant qu’ils peuvent, tant qu’il pleut. La goutte d’eau, cette richesse inouïe, à l’œil, à l’ouïe, au sens, au goûter, aux lèvres, au toucher, à la chair, à la vie. Partout, la narration du réel part en fumée. D’abord les poèmes, puis les modes d’emploi qui sont beaucoup plus lents à brûler, comme la goutte de poix qui tombe, à tomber. La terre aussi prend vide, des pôles vers le centre, du ventre bleu vers le centre gris : goutte de mercure. Coqurille, croquis, croquille, spiale écrasée. Parmi les fleurs champêtes, nous nous mettrons à danser. Nous tournerons sur nous-mêmes en faisant des feux d’artifice avec nos bras levés, qui font des spirales en fusée, comme on souffle des bougies, sans qu’il n’y ait rien à fêter ; sinon un haussement d’épaules.    

14.07.2019

Les enfants sautent et jouent dans la forêt, gonflable, juste avant le terrain de foot, tandis que le bois étend sa lisière derrière. Le monde ne dit rien et pourtant le mystère du monde est présent en chaque chose ; en tout — même dans la tribune vide en bordure de terrain, même dans le caillou. Le mystère transpire du ciel, des nuages, de la surface de toutes choses ; et plus encore à cet instant, des arbres qui se dressent à la lisière du bois ; de chacun d’eux. Et mon impatience non à le décrire, mais à y entrer, équivaut à mon silence. D’un château l’autre, d’une forêt l’autre ; allons, allons les enfants. 

 

13.07.2019

Où termine l’ici et maintenant ? Où commence l’après ? Moi qui suis assis sur un banc, regardant le soir tomber, et prendre forme dans le corps des choses : dans le corps des arbres allongés, de l’autre côte de la rive ; dans les reflets. Moi qui suis assis sur ce banc, et me concentre, me déconcentre, comme un caillou tombé dans l’eau. Mais ce n’est pas le moment exact ; l’instant est la congruence, à la congruence de mille autres. Dans le ciel, les étoiles apparaissent, l’une après l’autre ; comme les points d’un récit, dont les phrases ne demanderaient qu’à paraitre, ici et maintenant. Le chant de la grenouille a ce don, que dis-je le pouvoir, de lier tous les moments. À présent, je suis là, entre l’ici et le maintenant, comme si l’ici et le maintenant s’étaient détachés, l’un de l’autre, et formaient deux nénuphars. Je suis bien là, entre deux nénuphars.

 

30.06.2019

Certains, toute leur vie, fixeront une sorte de voile, derrière lequel se tendent les mains, les espoirs, l’effort. On eut presque été certain de toucher sa lumière, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, d’une flammèche, qui s’éteindrait avec. Toute sa vie, on poursuivrait cette quête, déçu par l’initiative qui ne ferait que singer cette vertu tant recherchée, déçu aussi par toute initiative qui s’en rapprocherait, sans jamais la toucher. Un peu comme un mort qui se surprendrait à lever le voile de sa propre mort. Disparaître avec le voile suffirait.

20.05.2019

Dehors, les sirènes hurlent. Je me souviens de ce même instant, il y a dix ou douze ans. Mais, il y a dix ou douze ans, mon lit était de l’autre côté. Et ce n’est pas les sirènes qu’on écoutait, mais des manifestants. Il y avait cette idée de mouvement dans les voix des sirènes comme dans celle des manifestants. Je me souviens qu’à l’époque mes préoccupations étaient autres, et concernaient la durée d’un haïku et la durée d’une vie. Il reste entre les plis du sol des morceaux de papier qui quand on les ouvre sont des morceaux de rêves, des préfabriqués, en deçà desquels s’ajoute une autre vie, à l’identique, plus décontractée. Je suis dans la même pièce, à dix années d’écart, ou douze. Dehors les sirènes n’arrêtent pas de hurler. Je pose un oeil sur la branche du houx. 

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