Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Journal (page 1 of 3)

23.03.2019

La vie, cette somme ballante ; tous jetés au milieu de la toile, malgré nous ; parmi ses fils, ses noeuds. Parfois, une chaise s’effondre, une figure se gomme, mais le piano continue son morceau, corps penchés, à gauche, corps penchés à droite, et l’archet qui joue, joue contre joue, la suite. Qui croirait que le temps efface les plus faibles, les plus vieux, les plus malades, les plus mourants, mais la vie n’est pas un carnet de commandes. Les lettres restent, pour jouer d’autres récits. Et la toile se refait, fils d’or. Et la toile se refait, rires et sauts. Et la toile se refait.

17.03.2019

Prendre du recul, m’a-t-on dit. Evidemment, l’expérience est simple pour qui la perçoit. C’est comme un bain de mer : c’est une évidence pour qui la vie. J’ai beau faire un effort de projection, qui me remémore à l’intérieur même de la diapositive, je reste dans l’image. Prendre du recul ? Au contraire, il faudrait avancer, prendre courageusement ses mains, ses bras, ses pieds, et arracher le tapis de mousse qui a tout envahi. Les arracher pli après pli, consciemment : enchevêtrement de lacs. Les bougies s’éteignent l’une après l’autre ; ou la lumière ne circule plus : qui vérifiera ? Maison de mousse. Forêt de mousse. Ville de mousse. Bureau de mousse. Tout est mousse. Prendre du recul : avancer courageusement et se dire qu’aucun recul n’est possible, puisque tout a été atteint jusqu’à la dernière partie. Et qu’épiloguer ne fait que noircir les zones d’ombres. Parfois, un accident du réel viendrait démasquer la supercherie. C’est un saut minuscule, un craquement de planche, qui nous remémore soudain que les entités autour de nous ont une âme, et que la nôtre n’est pas tiède à leur contact. Des fils blancs qui tombent du ciel. Des fils blancs, statiques, qu’on finit par ne plus voir. Quand la conscience s’indigne, qu’elle les écarte, c’est un paysage morne qui se présente, un paysage sans autre conscience que l’époque elle-même chaque matin quand elle se lève jusqu’au ciel jusqu’au soir, comme si le soleil était lui aussi noué à cette hérésie, comme si le ciel avait lui aussi perdu son épaisseur. Prendre du recul.  

19.01.2018

Bon dieu, les représentations nous collent à la peau, collent aux murs. Dehors, c’est pas si méchant. Mais dedans, c’est étriqué. Pourtant il y a de la place partout, partout autour, autour des jambes. Et, si c’était elle ? Je n’ai pas vu son regard, ni ses yeux. Les gens entrent et sortent des rames. Elle s’est assise à côté de moi et de mon fils, sur le quai. Nous restons sur le quai. D’où viennent ces drôles d’intuition qui traversent les murs, creusent les corps, crèvent les coeurs ? Seulement voilà, je suis entre le dehors et le dedans. Nous allons rentrer. Il fait chaud dehors (moins 1° C). Nous allons rentrer en ramenant quelque chose du dehors ; du moins laisserait-on une lucarne près du coeur.

14.01.2019

L’oeil est une paupière. J’ai plaisir à l’ouvrir quand je sors. Dieu, que c’est grand ! Le reste du temps, je vaque aux occupations de la pièce : ordonner, ranger, faire en sorte que les objets répondent au confort. Au confort, au grand fort. Mais une fois dehors, la pièce est loin. J’ai souvenir de vagues échos. Ici reste ici. Ici reste loin de la pièce et des environs. Il serait drôle de savoir où nous marchons, quand d’autres nous situent toujours ici, dans ce même décor. Si le diable se cache en chaque détail du monde sensible, visible, intelligible, sa farce reste flagrante. Après tout, qu’ici soit ici ou là, quelle importance ? Ici là ou ici ici restent plaisants. Ici ici est fort joyeux je trouve, ça n’empêche pas de s’interroger sur ici là, et de nommer cet ici là, absolument magique, n’est-ce pas ? Dieu, quel vertige ! je dois m’asseoir sur un banc. Je dois rentrer chez moi. Je dois fermer la paupière et ordonner la maison.   

25.11.2018

Peut-on penser la production d’un écrivain, dont les textes, dont les phrases, dont chaque ligne, iraient inaperçus ? Comme si l’oeuvre se faisait en deçà de la page, et que les pas se confondaient avec le bruit, sans être audibles. La page serait alors une sorte de sanctuaire dans l’espace foulé, lumineuse et blanche, et métaphore totale de l’espace habité. De l’écrivain, il ne resterait rien si ce n’est dans la promiscuité des textes la manifestation de cet espace où le monde continuerait à circuler, librement, où les pas iraient dans des directions, et selon des pentes, qui échapperaient à la prédation du regard. Et cette page se réaliserait en tout lieu, en tout monde, en chaque instant. On fréquenterait cet espace par incidence, sans le rencontrer vraiment, avec la ferme conviction ou le génie de croire que cet espace fut, non pas nécéssaire mais, vital.   

07.09.2018

Fenêtre entrouverte, le houx luit autrement. Le houx, dans l’entrebâillement de la fenêtre, propage un peu de son éclat dans le houx de la vitre. Ce n’est pas le même houx, dirait-on, qu’autrefois. De même il en va des troènes, dans la fenêtre entrouverte, dont les branches bougent derrière celles du houx, lentement. Si le vent était langage, réussirait-il à mouvoir ces lettres? Fenêtre entrouverte, chair du monde. 

18.08.2018

C’est une allée, un parc, un jardin. C’est une invitation à s’asseoir. Une fontaine coule à côté du banc. Le banc est situé dans la partie la plus reculée, la plus ombragée, du jardin. C’est le séjour des hortensias. Une lumière douce caresse les vêtements. Le badaud qui s’assoit profite de la fraîcheur, des plantes que les rayons du soleil touchent, de la fontaine qui clapote, et des buis sculptés, l’un en forme d’hélice, l’autre en forme de sphères, de la plus grande à la plus petite. Trois tritons séjournent dans la fontaine, rocaille. L’esprit flotte, à moins que le jardin ne flotte lui-même. Lumière accentuée par le calme et calme accentué par le bruit des jets d’eau. L’esprit finit par se déplacer, ainsi que le jardin, ainsi que le monde. C’est un ici qui se délie de la fiction. L’esprit peut goûter toutes les saveurs du monde qui s’offrent à lui comme faisceaux d’indices et de délices. Le monde n’est plus représentation du monde. Et le corps n’est plus à côté du monde, mais dans sa part la plus obscure. À cette mélodie que les tritons font jaillir, s’ajoute, entre les rideaux d’instants, le chant discret d’un merle. Dieu, quel paradis. Le gardien s’approche du promeneur, du rêveur, et dit à l’homme de bien de retrouver ses esprits, le jardin, qu’il est l’heure de quitter, de se lever, que le jardin va fermer.

05.08.2018

Non, je ne suis pas mort. Mon regard n’a rien perdu de sa superbe. Je souris. À présent que je marche, que j’ai loisir de marcher, – et gare aux jaloux, aux loups, aux feux, au tigre de Bengale –, je peux, à la différence du pigeon qui – objectivement – semble être complètement désaxé, je peux, je peux marcher et, chaque fois que je pense à l’avenir, c’est de manière inadéquate, puisqu’il s’agit de ne pas me concentrer sur le présent, mais de légitimer quelque chose du passé, d’un avenir qui n’a pas eu lieu dans le passé – ce contrat que je n’ai pas eu, cette femme que je n’ai pas embrassée  – en gros, au détail, au prix de gros, des occasions pour la plupart choisiment manquées, et au diable les étiquettes, les oriflammes, ces tue-mouches, les ouvre-boîtes, les boîtes de conserve, et toutes ces images qui me collent à la peau, oui au diable, concentrons-nous sur le présent, ô joie, quant à l’avenir, laissons le présent nous emballer.  

01.07.2018

Puisque le livre est fermé, que ces personnages sont libres, que ses personnages errent parmi les vivants, et les vivants parmi les morts, et les vivants parmi les personnages de fiction, comment trouver l’issue, et la fuite : le point de perspective qui redonnerait au décor sa dimension première, sa dimension narrative, sa dimension de papier, pages qu’on ouvre et qu’on ferme, qu’on livre et qu’on ferme. Ainsi, le narrateur, pour la première fois, ferait le pari de sa fiction, au risque de ne plus paraître parmi ses contemporains.

22.05.2018

Je marche pour rester vivant. Je vais d’un point vers l’autre. Le monde se disloque; le monde est un terrain de jeu: sortir de ses frayeurs. Sans quoi, je finirais comme le monde, dans une cage à poules. Ce sont d’abord des cris, de révolte ou d’indignations. Ensuite c’est le silence. Puis la dislocation. La dislocation prend du temps. Personne ne se rend tout à fait compte. Même si une chose étrange traverse l’esprit, les corps, les villes, semble s’être posée, sans être visible, une chose que les gens traversent, puis contournent. Marchant dans la rue, on ne se rend pas compte. Pas plus que le soleil se souvient de nous. Non le soleil qui vous rôtit la peau, mais celui qui fraie à l’ombre, parmi les herbes que le fruit la fleur contiennent. Bien sûr, ce n’est pas évocateur. C’est comme une pomme, une tomate, une mandarine, ça se croque, c’est tout. 

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