Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Journal (page 1 of 4)

20.05.2019

Dehors, les sirènes hurlent. Je me souviens de ce même instant, il y a dix ou douze ans. Mais, il y a dix ou douze ans, mon lit était de l’autre côté. Et ce n’est pas les sirènes qu’on écoutait, mais des manifestants. Il y avait cette idée de mouvement dans les voix des sirènes comme dans celle des manifestants. Je me souviens qu’à l’époque mes préoccupations étaient autres, et concernaient la durée d’un haïku et la durée d’une vie. Il reste entre les plis du sol des morceaux de papier qui quand on les ouvre sont des morceaux de rêves, des préfabriqués, en deçà desquels s’ajoute une autre vie, à l’identique, plus décontractée. Je suis dans la même pièce, à dix années d’écart, ou douze. Dehors les sirènes n’arrêtent pas de hurler. Je pose un oeil sur la branche du houx. 

18.05.2019

Ancré jusqu’au fond, sans autre choix. Les feuilles autour du parc sont en effet blanches. Et dedans, si je fouille vraiment, ce sont des prospectus. Même la boîte à livres est pleine de prospectus. Les uns emportent les prospectus que les autres ont rangés dans la boîte à livres plutôt que dans la poubelle. Je suis dedans. Je n’ai pas d’autres choix. Je n’ai pas l’espace pour écrire un poème. Au contraire, je m’enracine. Le parc semble être tombé de ces pages suspendues — nettement blanches. Les lettres ont disparu. Il reste un parc. Il reste un livre blanc, il reste le monde. Je m’enracine et je croîs. Je ne peux rien dire.  Seule ma forme serait langage.

23.03.2019

La vie, cette somme ballante ; tous jetés au milieu de la toile, malgré nous ; parmi ses fils, ses noeuds. Parfois, une chaise s’effondre, une figure se gomme, mais le piano continue son morceau, corps penchés, à gauche, corps penchés à droite, et l’archet qui joue, joue contre joue, la suite. Qui croirait que le temps efface les plus faibles, les plus vieux, les plus malades, les plus mourants, mais la vie n’est pas un carnet de commandes. Les lettres restent, pour jouer d’autres récits. Et la toile se refait, fils d’or. Et la toile se refait, rires et sauts. Et la toile se refait.

17.03.2019

Prendre du recul, m’a-t-on dit. Evidemment, l’expérience est simple pour qui la perçoit. C’est comme un bain de mer : c’est une évidence pour qui la vie. J’ai beau faire un effort de projection, qui me remémore à l’intérieur même de la diapositive, je reste dans l’image. Prendre du recul ? Au contraire, il faudrait avancer, prendre courageusement ses mains, ses bras, ses pieds, et arracher le tapis de mousse qui a tout envahi. Les arracher pli après pli, consciemment : enchevêtrement de lacs. Les bougies s’éteignent l’une après l’autre ; ou la lumière ne circule plus : qui vérifiera ? Maison de mousse. Forêt de mousse. Ville de mousse. Bureau de mousse. Tout est mousse. Prendre du recul : avancer courageusement et se dire qu’aucun recul n’est possible, puisque tout a été atteint jusqu’à la dernière partie. Et qu’épiloguer ne fait que noircir les zones d’ombres. Parfois, un accident du réel viendrait démasquer la supercherie. C’est un saut minuscule, un craquement de planche, qui nous remémore soudain que les entités autour de nous ont une âme, et que la nôtre n’est pas tiède à leur contact. Des fils blancs qui tombent du ciel. Des fils blancs, statiques, qu’on finit par ne plus voir. Quand la conscience s’indigne, qu’elle les écarte, c’est un paysage morne qui se présente, un paysage sans autre conscience que l’époque elle-même chaque matin quand elle se lève jusqu’au ciel jusqu’au soir, comme si le soleil était lui aussi noué à cette hérésie, comme si le ciel avait lui aussi perdu son épaisseur. Prendre du recul.  

18.02.2019

Se détacher des mots. Se foutre à poil. J’avais prévu toute autre chose aujourd’hui. Mettre des lunettes de soleil et faire appel au soleil. Avec mes lunettes, la nuit est suffisamment épaisse pour espérer clore le soleil, et le faire passer. Je n’ai jamais compté les jours, mais leur somme finit par faire disparaître leur épaisseur. Les mots finissent par être figés : comme tous les objets chez moi. Et le sujet se déplace, entre les secondes, entre les corps d’habitude, tant bien que mal. Évidemment on peut ouvrir l’armoire, et recouvrir un temps, une heure, une seconde, un soir, l’un des costumes qui vous métamorphose. Mon costume favori est celui de la grande dispersion. Chaque fois que je le revêts, tout mon sérieux se disperse avec les billes du costume, les ai-je comptées, des milliers de billes sur le sol, partout, partout, partout. Puis, c’est tout un travail de reconstruction. Quand je sors dans la rue, j’ai l’impression de porter les habits d’un autre, c’est paradoxal puisque je me dévêts en même temps, en même temps que l’autre me vêt de ses vêtements. Bonjour, bonjour. Ça fait beaucoup. Ça fait une montagne de vêtements. Et le jour suivant nous rapproche du trou. Jour suivant nous rapproche du trou. Suivant nous rapproche du trou. Rapproche du trou. Oui, disparaître. Disparaître complètement pour ne garder que la forme. Mais alors, que deviendrai-je ? Qu’observerai-je quand l’autre s’adresse à soi ? Ah, les mots : miroirs, reflets, pas de perte ; le bric-à-brac des émotions ; le passe-partout dans le trousseau. Nous poussons la porte et nous voici chez l’hôte : l’hôte nous reçoit. Mais l’hôte est déjà habillé d’un autre. Voici qu’il porte sur la tête un slip que vous lui avez posé par inadvertance. Je ne vous félicite pas. À présent, nous sommes tous deux convaincus que des antennes bougent sur sa tête. Et ses jambes se sont transformées en pieds de reptile si bien que l’hôte n’en peut déjà plus, qu’il est fatigué, qu’il s’assoit, le sang circule mal. Il finirait même par vous remercier du slip qu’il porte sur la tête, lequel éponge les grosses gouttes qui coulent de son front. C’est terminé. C’est cuit. Il faudra repasser demain et par inadvertance. Hélas, tant mieux. La réalité retombe toujours sur ses pas. Sortir. Sortir nu. Déplacer, dépasser les corps voûtés, mal assurés ; figés ; fatigués. Trop assurés. Ralentir devant les corps pressés. Accepter de s’arrêter. Tenter l’aventure, sur le trottoir : mettre un pas devant l’autre. Comme autrefois. Ou demain. C’est-à-dire maintenant. Les autres apparaissent comme au premier jour, comme des extraterrestres. D’ailleurs on ne saisit pas vraiment leurs intentions. Les yeux semblent loin de leur direction. Pour ma part, je regarde dans tous les sens, différemment de cette dame qui vient de jeter un œil, suspicieux, depuis sa loge en ma direction. Une autre dame qui vient vers moi surveille sa valise, comme si celle-ci allait s’enfuir. Et, je plains tous ceux qui sont enfermés dans ces voitures qui roulent malgré eux. En fait non. Nul n’est à plaindre. Le pigeon est-il lui aussi lavé de sa propre histoire ? Mais alors jusqu’à quel stade dois-je me déshabiller ? Des couches et des couches, des couches de vêtements. À quoi bon se vêtir ? Le corps de l’homme est splendide. Laissons les conséquences aux autres : gros, gras, petit, obèse, obéré. Les bibliothèques sont de somptueuses garde-robes. Mais virgule : que savons-nous de la danse ? Quelle expérience ferais-je du toucher ? Et du rythme ? Du rythme et du toucher ? Du toucher rugueux de l’écorce. De l’équilibre, et du bruit comme musique ? Des façades d’immeubles dont les motifs sont l’alphabet d’une autre histoire ? Des fleurs dressées ? Et des bourgeons ? Alors nous pourrions nous poser sur un banc. C’est un autre vertige qui se saisirait du monde. Beaucoup plus puissant que le premier. Je viens d’écrire une nouvelle. Une nouvelle où la pensée voit le mouvement, dit-il. Où le mouvement saisit le corps dans sa mobilité cachée. Où l’homme est une fleur parmi d’autres, de toute beauté. Où la danse, une fois l’épais rideau du théâtre levé, fait apparaître l’homme dans sa splendeur. Alors le monde aura cette vibration silencieuse, première. Et nous serons nous-mêmes silencieux, aussi nus que des enfants, puisque ce sera le monde qui se mettra à nous parler, dans une langue inconnue, d’une langue non sue pourtant presque familière. Le sourire sera non visible, mais l’ombre complice. Ah des mots, toujours des mots. Il en resterait un poème peut-être, un oiseau. Et rien n’aura tout à fait changé, l’oiseau restera l’oiseau, sauf pour celui qui se souvient. Et rien n’aura tout à fait changé.

19.01.2018

Bon dieu, les représentations nous collent à la peau, collent aux murs. Dehors, c’est pas si méchant. Mais dedans, c’est étriqué. Pourtant il y a de la place partout, partout autour, autour des jambes. Et, si c’était elle ? Je n’ai pas vu son regard, ni ses yeux. Les gens entrent et sortent des rames. Elle s’est assise à côté de moi et de mon fils, sur le quai. Nous restons sur le quai. D’où viennent ces drôles d’intuition qui traversent les murs, creusent les corps, crèvent les coeurs ? Seulement voilà, je suis entre le dehors et le dedans. Nous allons rentrer. Il fait chaud dehors (moins 1° C). Nous allons rentrer en ramenant quelque chose du dehors ; du moins laisserait-on une lucarne près du coeur.

14.01.2019

L’oeil est une paupière. J’ai plaisir à l’ouvrir quand je sors. Dieu, que c’est grand ! Le reste du temps, je vaque aux occupations de la pièce : ordonner, ranger, faire en sorte que les objets répondent au confort. Au confort, au grand fort. Mais une fois dehors, la pièce est loin. J’ai souvenir de vagues échos. Ici reste ici. Ici reste loin de la pièce et des environs. Il serait drôle de savoir où nous marchons, quand d’autres nous situent toujours ici, dans ce même décor. Si le diable se cache en chaque détail du monde sensible, visible, intelligible, sa farce reste flagrante. Après tout, qu’ici soit ici ou là, quelle importance ? Ici là ou ici ici restent plaisants. Ici ici est fort joyeux je trouve, ça n’empêche pas de s’interroger sur ici là, et de nommer cet ici là, absolument magique, n’est-ce pas ? Dieu, quel vertige ! je dois m’asseoir sur un banc. Je dois rentrer chez moi. Je dois fermer la paupière et ordonner la maison.   

25.11.2018

Peut-on penser la production d’un écrivain, dont les textes, dont les phrases, dont chaque ligne, iraient inaperçus ? Comme si l’oeuvre se faisait en deçà de la page, et que les pas se confondaient avec le bruit, sans être audibles. La page serait alors une sorte de sanctuaire dans l’espace foulé, lumineuse et blanche, et métaphore totale de l’espace habité. De l’écrivain, il ne resterait rien si ce n’est dans la promiscuité des textes la manifestation de cet espace où le monde continuerait à circuler, librement, où les pas iraient dans des directions, et selon des pentes, qui échapperaient à la prédation du regard. Et cette page se réaliserait en tout lieu, en tout monde, en chaque instant. On fréquenterait cet espace par incidence, sans le rencontrer vraiment, avec la ferme conviction ou le génie de croire que cet espace fut, non pas nécéssaire mais, vital.   

07.09.2018

Fenêtre entrouverte, le houx luit autrement. Le houx, dans l’entrebâillement de la fenêtre, propage un peu de son éclat dans le houx de la vitre. Ce n’est pas le même houx, dirait-on, qu’autrefois. De même il en va des troènes, dans la fenêtre entrouverte, dont les branches bougent derrière celles du houx, lentement. Si le vent était langage, réussirait-il à mouvoir ces lettres? Fenêtre entrouverte, chair du monde. 

18.08.2018

C’est une allée, un parc, un jardin. C’est une invitation à s’asseoir. Une fontaine coule à côté du banc. Le banc est situé dans la partie la plus reculée, la plus ombragée, du jardin. C’est le séjour des hortensias. Une lumière douce caresse les vêtements. Le badaud qui s’assoit profite de la fraîcheur, des plantes que les rayons du soleil touchent, de la fontaine qui clapote, et des buis sculptés, l’un en forme d’hélice, l’autre en forme de sphères, de la plus grande à la plus petite. Trois tritons séjournent dans la fontaine, rocaille. L’esprit flotte, à moins que le jardin ne flotte lui-même. Lumière accentuée par le calme et calme accentué par le bruit des jets d’eau. L’esprit finit par se déplacer, ainsi que le jardin, ainsi que le monde. C’est un ici qui se délie de la fiction. L’esprit peut goûter toutes les saveurs du monde qui s’offrent à lui comme faisceaux d’indices et de délices. Le monde n’est plus représentation du monde. Et le corps n’est plus à côté du monde, mais dans sa part la plus obscure. À cette mélodie que les tritons font jaillir, s’ajoute, entre les rideaux d’instants, le chant discret d’un merle. Dieu, quel paradis. Le gardien s’approche du promeneur, du rêveur, et dit à l’homme de bien de retrouver ses esprits, le jardin, qu’il est l’heure de quitter, de se lever, que le jardin va fermer.

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