Littérature, écriture

Catégorie : Journal (Page 1 of 20)

03.10.2026

J’ai l’impression d’être déjà mort, que les temporalités coexistent, sans que l’une précède l’autre, au contraire, les temporalités coexistent, l’une englobe l’autre. Il faut imaginer la première phrase de ce texte détruite et que la seconde, prise pour la première, l’avalise par sa place sans que le sens ne fût donné tout à fait. Cette singularité rend la mort tout à fait joviale, presque juvénile dans son attention aux vivants. Car ici les morts ne sont pas morts : ils sont de pleine vie, néanmoins vaporeux. Ici l’amitié est un mot qui compte. Amitié entre les hommes. En tentant de me chercher depuis ce haut lieu, je me retrouve ici, dans mon canapé, blotti en train de vivre cette expérience inouïe et de la transcrire. Ma certitude vient du fait que les vivants rencontrés ici sont ceux-là de l’autre côté, pour ceux qui prennent soin de vous, d’une attention amicale, sincère. Je voudrais leur dédier ce poème, ce que je fais et s’ils m’entendent, s’ils me lisent, à deux nous pouvons faire un sourire.

 

28.09.2026

La poésie ne peut rien.
Elle peut autant que ce monde qui m’entoure, et dont je fais partie, 
Du moins ce corps assis sur un banc
À côté des quatre pigeons sur l’herbe 
qui picorent les graines.
Si le monde qui m’entoure ne peut rien
Pour mon âme, par sa seule présence
Alors elle non plus — la poésie restera sur le seuil.
Mais si le monde devant mes paupières
Crie, par sa seule naissance
Alors la poésie pourra quelque chose,
Comme les faire cligner.

(Square René le Gall, 28.09.2026) 

20.09.2026

Me ramène à lui. Ma langue adhère. Ma langue est lent gage. Ce qui va de soi ne l’est pas. Et maintenant que j’ouvre les yeux, je ne reconnais rien, si ce n’est l’étrangeté de la pièce dans laquelle j’écris ces mots. Demain le charme sera effacé. Je recouvrirai la vue. Ce sera lundi. Mais ce soir, c’est-à-dire maintenant, maintenant est main molle, maintenant et poussière et deux mains est fervente croyance. Demain est une, je sais que tout peut disparaitre, je veux dire : durablement. Il reste le corps familier, mais d’une étrangeté familière comme la pièce, à présent. La conséquence est redoutable. Respiration. Sept à huit secondes. Combien d’air, dans chacune de ces phrases.

06.09.2026

Où suis-je ?
C’est louche comme toujours
J’ouvre mon carnet
Selon mes sources, je suis dans la gare
Je suis dans la gare Montparnasse dans une allée que je pourrais dire centrale
Ah les mots, à côté du Relay sur ma droite et de la voie 6
Beaucoup de monde ici
Et selon mes sources il est dimanche soir et toutes les horloges affichent 17 h 42
Je regarde le tableau des départs sans m’attarder, mais plus encore je jette un œil
Je l’ai vu l’instant d’avant
Faire comme si Je marche
Je fais comme si
Il vous surprend par surprise
Et s’éloigne
Je marche détendu à présent
Après tout nous nous savons
Je souris
Je referme mon carnet,
Je poursuis.

 

15.07.2026

Qui est qui ?
Entre le banc et moi, il est une allée
Où plus exactement je me regarde ;
Force est de constater que le banc est libre.
À quoi ressemble notre être, intérieurement ?
Sommes-nous cette forme articulée, uniquement
Ou : œuvrons-nous d’un autre lieu, aussi physique que celui-ci ?
Le banc m’interroge,
Le banc vide d’où j’exprime mon étonnement.

Jardin des Plantes

19.05.2026

Couteau. Tranche et bien tranché.
Cou. Ciel. Âge. Mer. Vague, va. Algues. Valgues.
Chaque voyelle est lettre qui roule…
J’entre dans l’auberge, je m’installe pour déjeuner. Je ne sais pas si je suis avec mon fils. Je ne sais pas s’il s’agit d’un rêve. Je crois me souvenir du lieu qui me fit rêver cette table. À présent, les flashs oniriques montent : des images, les mêmes, se succèdent. Ce sont les mêmes d’un rêve à l’autre. Une ville émerge. Et moi là dedans, je dois bien faire ma vie. Tout le monde ici avance en somnambule, oubliant la présence même du rêve. C’est la même chose quand je ne rêve pas. J’avance aussi en somnambule. Malgré ma lecture au monde.
Le lecteur pourra-t-il m’en délivrer ?
J’avance bien des choses.

22.07.2026

Il faut du temps pour construire une phrase. Il faut d’abord s’asseoir. Mais s’asseoir prend du temps. Car pour s’asseoir, il faut dégager le banc. Et le banc est enseveli dans le sable. Alors l’effort premier serait de s’allonger sur le tas de sable. Mais je l’ai constaté : rien ne sort tout à fait de cette circonstance. Cela vous donne le pas pressé : aller d’un endroit à l’autre dans le rêve, être uniquement dans cette occupation. Bien sûr, on écrit une ligne comme on prend le sable en main. On regarde les points filer, ça donne le sentiment d’entrer quelque part, en un lieu cher et tout à fait légitime. Mais, sommes-nous au bon moment ? Ne revenons-nous pas dans le lieu du rêve, pour la seconde fois – alors que l’action a déjà eu lieu ? En cette circonstance, on peut rester là, allongé sur le sable, et se dire que c’est trop tard, qu’on n’y arrivera pas. Et puis, à quoi bon ? À quoi bon écrire pour cette chose qui resterait là, au pied de l’arbre, comme le caillou resté sur la grille. Pour écrire, il faut du temps. Mais il faut d’abord déjà pouvoir se poser, s’asseoir sur le banc. Et cela, en soi, prend du temps. Parfois, on accélère pour être sûr de tout condenser, d’avoir tout fait. Mais on se rend vite compte que peu fut mené, ou que la tâche est immense, et qu’on trouvera le temps, demain, après-demain, de s’asseoir enfin. Ces notions de temps sont piégeuses comme le piège du fourmilier qui dérobe la surface. Demain, après-demain, nous pourrions prendre deux allumettes. Il y a que chaque jour est un bâton : demain, après-demain, sont dans la boîte. On les entend dedans, comme la promesse de dire : ils sont intacts. On compare demain, après-demain, à l’arête du Velux, au-dessus du bureau. Et que, s’ils n’étaient plus, nous serions soit déjà morts, soit en train d’écrire. Et la tache aurait valeur d’encre – de ce point grossier fait sur la table. Nous serions en train d’emprunter le chemin des lignes : non celles de la page en train de se faire, mais celle en train de s’écrire. Nous serions dans le mouvement d’une encre qui ne projette rien du récit qui l’anime. Mais la page est loin, enfouie sous le tas. Nous restons au bord, il y a tant à faire.

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