Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

29.06.2026

Je suis à l’aéroport. Je suis au point de rencontre. Je suis assis. Je m’extrais de ma perception. Une sirène se met en route à intervalle régulier. Cinq mouvements longs, à intervalle régulier je les compte. Sur l’écran d’affichage, deux publicités se suivent en boucle. Avancez, s’il vous plaît. La carte d’embarquement s’il vous plaît, reprennent en boucle les agentes. Je suis là depuis une heure. Le flux des passagers est continu. Un passager par seconde — par grappe de trois à cinq, comme les gouttes colorées du sablier liquide, hypnotiques dans le mouvement circulaire du toboggan — passe. L’étage au-dessus, ils circulent dans l’autre sens. Le haut-parleur sollicite la vigilance des passagers pour tout bagage abandonné, en français, en anglais, vigilance ou menace puisque le bagage oublié sera détruit. Systématiquement. Avancez, s’il vous plaît. Présentez la carte d’embarquement, s’il vous plaît. Les sirènes poursuivent leur mouvement, dans le doux brouhaha. Préparez vos cartes d’embarquement, s’il vous plaît. Je ferme les yeux. Je détends les moteurs. Je vais vérifier les papiers, confirme-t-elle. La chute s’envole.

(Orly, 29.06)

27.06.2026

Mes amis dorment. Tout dort ici. Ça ressemble à la mort. Je regarde leurs visages. Tout est passé vite.
Plus rien. Le voile s’est échappé ; le voile qui jouait les yeux. C’est peut-être mon heure : celle à partir de laquelle je vois le train depuis le monde des morts. J’écoute. Un enfant émerge de sa sieste. Ses phrases sont dans une intention sonore, parfaitement phrases même si aucun mot ne sort. Tout est clair. Je voyage dans le lieu où bientôt je ne serai plus. Je l’observe comme on est sans corps. Je voyage dans le voyage. Respiration lente, alentie. Mon corps est dans les deux univers. Comment respirer, d’une traversée à l’autre. Comment rester, d’une traversée à l’autre. Comme la fleur enracinée. Comme l’orchis pyramidal. 
Comment fait-elle ?

(TGV, 27.06)

17.05.2026

Je n’ai jamais été aussi proche du
Point qui éloigne la narration
Qui tient tout entière
dans une barquette de frites.
Soumettez-moi au bain d’huile,
Mais à la frite ?
Toute l’histoire dans sa production
Tient en elle : Navette spatiale,
matières premières, histoire des puissants, tout tient dedans.
Je ressens l’autre lieu de l’histoire, au-delà de l’histoire,
Où rien n’est nommé.
Les époques communiquent au même point.
Détachez-le, point, sentez la légère adhérence qu’il laisse sur le papier.
Mais ne lui en tenez pas rigueur.
Nous sommes loin de la nostalgie et proches d’avant les dieux.

(Train nomad, 17.05)

25.06.2026

Four. Not four. Four. Forty. Forty degrees. Forty days. For tilt. Tilt, la goutte de su’heure. For tilt. Four. Rame sans rame. Longeant la Seine. Décor bleu, de néons. Quel diable entrerait son œil dans la lucarne ouverte. Combien seraient-ils à nous observer ? Ce train a pour destination Invalides. Certainement. Ce train desservira toutes les gares. Certainement. Défilent en lettres rouges. Four. Il est interdit de fumer, c’est écrit aussi. Four. Il fait fais, pense-t-il en rêve. L’r est cuit, il est caramélisé. Four. Fou.

25.06. Rer °C

12.06.2026

Je suis dans le TER. Et si je n’avais pas de langue, cette phrase aurait-elle tout son sens ? Un homme assis devant moi vient de finir de tourner les pages d’un grand livre, on dirait de photographies. Sa main est encore posée sur la quatrième de couverture ; il regarde le paysage, se frotte la joue, regarde le livre à nouveau, baille, regarde dehors avec un air rêveur. La femme assise devant moi vient de sortir un livre. La couverture est arrachée ; elle est noire : je vois le mot Art écrit en gros dessus, mais pas le second. L’un comme l’autre ont deux mains, avec une alliance sur l’annulaire de la main gauche. Il est facile d’écrire dans un TER d’autant que les détails ne manquent pas. Par exemple la boucle d’oreille de la femme de dos, avec sa tige en forme d’hameçon ou de poisson, et la demi-perle offerte sur un plateau. Mais dans les faits, soyons concrets. L’art de la description est figuratif. Et le talent de l’écrivain peut se mesurer à sa capacité de représenter le monde dans sa précision figurative. Mais que resterait-il sans figuration ; mais aussi sans abstraction, sans émotion ? Quel moyen aurait-on pour décrire le monde tel qu’il est ? L’homme tourne les pages d’un autre livre, dont il vient d’ôter le film transparent. Un voyageur se mouche et se mouche, se mouche encore. Ainsi on ne peut que mentir. Mais l’homme a besoin de mensonges vérifiables.

(Ter)

11.06.2024

J’ai rêve cette nuit que le monde était rempli de monstres et que nous devenions nourriture pour leurs larves. Ils étaient organisés en matrices cubiques, où l’humanité entière entrait, qui s’emplissaient d’un liquide rose, où les larves affamées en forme de fèves se servaient aussitôt. C’était un ras de marée. Quelques instants plus tôt, j’avais trouvé l’amour sur un quai, elle me disait se nommer Pascale. Je la trouvais fort belle. Mais je n’arrivais pas à entrer ses coordonnées. J’avais beau essayer, elles s’effaçaient. Je décidais donc de rester près d’elle, allongé sur le quai.

 

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