Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Madame Edmonde (page 1 of 4)

30.06.2019

Certains, toute leur vie, fixeront une sorte de voile, derrière lequel se tendent les mains, les espoirs, l’effort. On eut presque été certain de toucher sa lumière, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, d’une flammèche, qui s’éteindrait avec. Toute sa vie, on poursuivrait cette quête, déçu par l’initiative qui ne ferait que singer cette vertu tant recherchée, déçu aussi par toute initiative qui s’en rapprocherait, sans jamais la toucher. Un peu comme un mort qui se surprendrait à lever le voile de sa propre mort. Disparaître avec le voile suffirait.

05.06.2019

C’est étrange, croyez-moi, de savoir que ce que vous êtes en train d’écrire est déjà écrit ; ça laisse sur la langue et sous les doigts un goût de bizarre. L’écriture, les mots, révèlent un film ; passer du fil au film ; l’écriture n’est plus un fil mais une révélation. Comme c’est étrange. Il reste en surface une forme de beauté, des lettres à contempler, et l’énigme du signe tout de même. Et bientôt de s’interroger sur cette présence – flottante, comme si le signe faisait apparaître autre chose – encore, un nuage. On se met à rêver, entre la page et le nuage, à vagabonder, la page devenue paysage d’une vallée où le regard se perd. On en viendrait presque à sentir la goutte qui tombe sur la paupière. 

20.05.2019

Dehors, les sirènes hurlent. Je me souviens de ce même instant, il y a dix ou douze ans. Mais, il y a dix ou douze ans, mon lit était de l’autre côté. Et ce n’est pas les sirènes qu’on écoutait, mais des manifestants. Il y avait cette idée de mouvement dans les voix des sirènes comme dans celle des manifestants. Je me souviens qu’à l’époque mes préoccupations étaient autres, et concernaient la durée d’un haïku et la durée d’une vie. Il reste entre les plis du sol des morceaux de papier qui quand on les ouvre sont des morceaux de rêves, des préfabriqués, en deçà desquels s’ajoute une autre vie, à l’identique, plus décontractée. Je suis dans la même pièce, à dix années d’écart, ou douze. Dehors les sirènes n’arrêtent pas de hurler. Je pose un oeil sur la branche du houx. 

18.05.2019

Ancré jusqu’au fond, sans autre choix. Les feuilles autour du parc sont en effet blanches. Et dedans, si je fouille vraiment, ce sont des prospectus. Même la boîte à livres est pleine de prospectus. Les uns emportent les prospectus que les autres ont rangés dans la boîte à livres plutôt que dans la poubelle. Je suis dedans. Je n’ai pas d’autres choix. Je n’ai pas l’espace pour écrire un poème. Au contraire, je m’enracine. Le parc semble être tombé de ces pages suspendues — nettement blanches. Les lettres ont disparu. Il reste un parc. Il reste un livre blanc, il reste le monde. Je m’enracine et je croîs. Je ne peux rien dire.  Seule ma forme serait langage.

13.05.2019

Les lierres me sauvent. Déjà, rien qu’un livre. C’est la promesse d’une présence, d’un paysage, d’une narration, d’un corps. J’ai même glissé un livre dans un autre livre. À côté de mon lit, plutôt que de les entasser pêle-mêle sur l’étagère. Oui, un livre dans un autre livre. J’ouvre la page, il est un livre. J’ouvre l’autre page, il est un livre. Les soucis de demain sont à présent loin. Ils sont une page, deux lignes annotées, dans un livre quelconque.

23.03.2019

La vie, cette somme ballante ; tous jetés au milieu de la toile, malgré nous ; parmi ses fils, ses noeuds. Parfois, une chaise s’effondre, une figure se gomme, mais le piano continue son morceau, corps penchés, à gauche, corps penchés à droite, et l’archet qui joue, joue contre joue, la suite. Qui croirait que le temps efface les plus faibles, les plus vieux, les plus malades, les plus mourants, mais la vie n’est pas un carnet de commandes. Les lettres restent, pour jouer d’autres récits. Et la toile se refait, fils d’or. Et la toile se refait, rires et sauts. Et la toile se refait.

18.03.2019

Monde vide, rempli de briques de mondes vides, disposées l’une près l’autre ; de versant en versant. Qu’il est doux de regarder un monde vide, rempli de briques de mondes vides. C’est rassurant. C’est apaisant pour chacun de nous qui vivons dans une brique de monde vide de regarder le monde vide depuis notre brique de monde vide ; comme cela crée la distance nécessaire, le confort absolu. La qualité d’une brique de monde vide s’observe à la qualité de ses contours, et à la qualité de l’espace non vide qu’elle soumet. Qu’il est doux le soir de rentrer dans sa brique de monde vide, d’ouvrir la brique de monde vide, remplie de mondes vides, et de se rafraîchir d’une brique remplie de monde vide. Et de s’endormir. Et de s’endormir jusqu’à ne plus dormir pour de bon. 

27.02.2019

Autrefois, je lisais un livre pour m’augmenter, un peu. A présent, le confort de lecture ne dépasse pas celui d’un matelas flottant, d’une ligne de flottaison pour les écrits les plus profonds, et l’effort de lecture ne dépasse pas deux ou trois mouvements de main, au risque de flotter bientôt dans le sommeil. Mais la simple présence de l’ouvrage a plus de vertus qu’un coquillage, puisqu’il me donne et le coquillage et le sable et la mer. Parfois ne pas lire, mais simplement toucher l’ouvrage de l’index suffit. 

03.02.19

Comme si la page ne se fermait plus ; comme si le livre cessât d’exister. Les mots ne seraient plus que des morceaux, des morceaux de phrase ; des phrases sans adhérence ; comme les rideaux de perles séparant la pièce du jardin : et là serait un piège, cela serait trop simple. Après qu’il eut disparu, on découvrit dans la maison, dans les torchons, partout dans les draps, dans les vêtements, partout où un morceau de tissu subsistait, des milliers de phrases, grouillantes, certaines de la taille d’un pouce, d’autres longues, si longues, qu’on les tirait des murs blancs, comme si ces dernières s’y plongeaient instinctivement, quoiqu’aveugles. Et ici là des cadavres de lèvres, de rêves, et de lettres, dans les poussières. Heureusement, tout ça est mort depuis longtemps.

21.01.2019

Certaines fois, l’envie subite et subie me prend de disparaitre. Non pas me cacher, mais disparaître. J’éteins la lumière, je ferme la fenêtre, et je me mets sous la couette. Bon dieu, quelle drôle de vie ! Mais je ne disparais pas. En même temps, si je disparaissais, qui donc éprouverait ce besoin ? D’ailleurs est-ce peut-être un dieu subtil, une muse maligne, qui m’ordonne, au milieu de ma journée, d’éprouver cet état ? pensant trouver en moi un hôte suffisamment généreux et intrépide pour l’accueillir ? Et chaque fois qu’une telle adversité se manifeste, ma seule envie est de disparaître. Je me lève de mon bureau, j’éteins la lumière, je ferme la fenêtre, puis je tire ma couette espérant mon lit comme dans une valise à double fond.

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