Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Madame Edmonde (page 1 of 4)

13.11.2019

Je prends mon dictaphone : il pleut. Il pleut. Il pleut. Il pleut des morceaux. Il pleut des morceaux. Les taches. Les taches. Même sur le mur. Même sur les murs. il pleut. Il pleut des morceaux. Il pleut. Il pleut. S’il fallait les rassembler, ce serait compliqué à présent. Comme un sablier. Mais il pleut. La pluie fait disparaître le plafond. Les secondes s’enfuient. On pourrait sentir le sable sous nos pieds tant elles sont nombreuses. C’est comme perdre un bras, lentement sous nos yeux. Il pleut, il pleut. Le monde est chargé de valeur et d’un éclat. Il pleut, il pleut. Pourquoi certains continuent-ils à coller des posters sur les murs ? Que verrait-on encore ? Quel lien resterait-il, tel que le vivant nous le connaissons mort, tel que nous nous sentons seuls. Les grosses gouttes transforment les eaux en rivière. Et chaque lettre en courbe et chaque courbe en tache. La pluie se désagrège à mesure que le mot lui-même. 

30.10.2019

Nous sommes déjà morts, mais nous ne le savons pas. Ou l’avons oublié. Ou peut-être les gens taisent ou le savent ou l’ignorent. Peut-être serait-il difficile de mettre un mot dessus, dessus quoi. Dessus quoi hésite. D’autres sont ici, sans se souvenir. Nous sommes sur la ligne de bus 68. D’autres sont si concentrés sur la lecture de leur livre qu’ils deviennent un fil tendu entre les mondes. Je marche dessus en équilibre. D’autres déroulent le fil de leurs pensées et gare au freinage du bus. Beaucoup se taisent et certains réussissent à faire  sourire un mort.

21.10.2019

“Pourquoi suis-je là ?” J’ai retrouvé le fil et par conséquent la question reste entre mes doigts. Je ne sais qu’en faire. La question de ne se pose même pas. Les volumes sont pleins. Même les volumes vides. Je lance un regard à ma voisine avec la question dedans pour être sûr de l’avoir quittée. Non, il n’y aucune place pour aucun doute. Mais bientôt je me rends compte que nous allons nulle part ; que le métro a beau se déplacer, c’est le présent qui se déplace et le présent est ma seule destination. Je me lève, je m’assois, je me lève, je m’assois. Bientôt je vais m’inventer un but, celui qui m’a fait monter dans la rame, et j’oublierai possiblement ma première destination.

 

08.10.2019

Eh oui ! Eh oui – dire le réel. Que dirait-on d’un poème. Arbre. Arbre ? Le point interroge, mais le point d’interrogation ? Bouche. Que se fait-il quand je dis le mot “bouche” ? Banc. Banc ! Oh rareté merveilleuse qui alentit les pas du promeneur, où son regard se pose. Aimerait se poser. Se pose. Banc. Miracle ! Banc qui accueille la pluie. Où vont tes racines ? Banc, mystère inouï de la création ! Comment ferais-je pour m’asseoir sur un banc ? Me l’a-t-on une fois appris ? Oh, banc ! Je m’assois à côté de toi, et je souris. 

 

30.06.2019

Certains, toute leur vie, fixeront une sorte de voile, derrière lequel se tendent les mains, les espoirs, l’effort. On eut presque été certain de toucher sa lumière, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, et chaque effort aurait la forme d’une boucle, d’une flammèche, qui s’éteindrait avec. Toute sa vie, on poursuivrait cette quête, déçu par l’initiative qui ne ferait que singer cette vertu tant recherchée, déçu aussi par toute initiative qui s’en rapprocherait, sans jamais la toucher. Un peu comme un mort qui se surprendrait à lever le voile de sa propre mort. Disparaître avec le voile suffirait.

05.06.2019

C’est étrange, croyez-moi, de savoir que ce que vous êtes en train d’écrire est déjà écrit ; ça laisse sur la langue et sous les doigts un goût de bizarre. L’écriture, les mots, révèlent un film ; passer du fil au film ; l’écriture n’est plus un fil mais une révélation. Comme c’est étrange. Il reste en surface une forme de beauté, des lettres à contempler, et l’énigme du signe tout de même. Et bientôt de s’interroger sur cette présence – flottante, comme si le signe faisait apparaître autre chose – encore, un nuage. On se met à rêver, entre la page et le nuage, à vagabonder, la page devenue paysage d’une vallée où le regard se perd. On en viendrait presque à sentir la goutte qui tombe sur la paupière. 

20.05.2019

Dehors, les sirènes hurlent. Je me souviens de ce même instant, il y a dix ou douze ans. Mais, il y a dix ou douze ans, mon lit était de l’autre côté. Et ce n’est pas les sirènes qu’on écoutait, mais des manifestants. Il y avait cette idée de mouvement dans les voix des sirènes comme dans celle des manifestants. Je me souviens qu’à l’époque mes préoccupations étaient autres, et concernaient la durée d’un haïku et la durée d’une vie. Il reste entre les plis du sol des morceaux de papier qui quand on les ouvre sont des morceaux de rêves, des préfabriqués, en deçà desquels s’ajoute une autre vie, à l’identique, plus décontractée. Je suis dans la même pièce, à dix années d’écart, ou douze. Dehors les sirènes n’arrêtent pas de hurler. Je pose un oeil sur la branche du houx. 

18.05.2019

Ancré jusqu’au fond, sans autre choix. Les feuilles autour du parc sont en effet blanches. Et dedans, si je fouille vraiment, ce sont des prospectus. Même la boîte à livres est pleine de prospectus. Les uns emportent les prospectus que les autres ont rangés dans la boîte à livres plutôt que dans la poubelle. Je suis dedans. Je n’ai pas d’autres choix. Je n’ai pas l’espace pour écrire un poème. Au contraire, je m’enracine. Le parc semble être tombé de ces pages suspendues — nettement blanches. Les lettres ont disparu. Il reste un parc. Il reste un livre blanc, il reste le monde. Je m’enracine et je croîs. Je ne peux rien dire.  Seule ma forme serait langage.

13.05.2019

Les lierres me sauvent. Déjà, rien qu’un livre. C’est la promesse d’une présence, d’un paysage, d’une narration, d’un corps. J’ai même glissé un livre dans un autre livre. À côté de mon lit, plutôt que de les entasser pêle-mêle sur l’étagère. Oui, un livre dans un autre livre. J’ouvre la page, il est un livre. J’ouvre l’autre page, il est un livre. Les soucis de demain sont à présent loin. Ils sont une page, deux lignes annotées, dans un livre quelconque.

23.03.2019

La vie, cette somme ballante ; tous jetés au milieu de la toile, malgré nous ; parmi ses fils, ses noeuds. Parfois, une chaise s’effondre, une figure se gomme, mais le piano continue son morceau, corps penchés, à gauche, corps penchés à droite, et l’archet qui joue, joue contre joue, la suite. Qui croirait que le temps efface les plus faibles, les plus vieux, les plus malades, les plus mourants, mais la vie n’est pas un carnet de commandes. Les lettres restent, pour jouer d’autres récits. Et la toile se refait, fils d’or. Et la toile se refait, rires et sauts. Et la toile se refait.

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