Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Category: Madame Edmonde (page 1 of 2)

08.05.2018

Il faut organiser le départ. L’aventure en soi donne le vertige. Peut-être l’organisation nous fait-elle brûler les étapes. Si bien qu’au moment de partir, nous serions déjà loin. Si loin que le départ nous regarderait. Nous serions un homme marchant, vu de dos, avec deux valises non saisissables. Nous serions ce que contiennent ces valises. Mais l’homme et ses valises seraient à ce point attachés qu’on ne pourrait défaire la valise de l’homme, pas plus que lui ôter son chapeau et son manteau, et bien sûr lui serrer la main. Alors pour celui qui part, pour celui qui organiserait le départ, le départ n’aurait plus grande importance. Nous serions là avec nos valises sans bien savoir où se rendre, et le pas suivant aurait la même importance que le mot en sus. Nous serions déjà loin bien sûr, sans savoir si le départ a déjà eu lieu. Il resterait une peine, un je-ne-sais-quoi, sur le bord du chemin. 

24.04.2018

Les mots comme les ponts sont notre patrimoine. Parfois les mots s’effondrent. Parfois on les colmate. Les mots comme les ponts sont notre patrimoine. Sinon nous ne serions pas là. Nous serions dans l’espace non su insu, nous serions dans l’espace de bête. Mais l’eau finalement a la même saveur pour la bête. L’eau est son patrimoine. L’eau, la bête et le pont sont patrimoine l’un de l’autre. C’est la raison pour laquelle tu ne ne dois pas douter. Tu ne dois pas douter de ta réalité matérielle, corporelle. Il y a toujours un passé plus haut que le tien.

19.04.2018

Quand il fallut installer la dictature, on supprima les bancs. Ensuite, on supprima les silences. Il fallait que chacun se rende d’un point à l’autre. Sans discontinuer. L’esprit devait toujours être occupé, à se remplir, ou à transporter quelque chose, tels que des mets. Sans néanmoins que cet objet pèse car l’objet est le regard lui-même. Le regard vide ne pouvait pas être toléré à moins qu’il s’agisse d’un regard rempli de vide où le vide occupe la place du regard. Ceux-là on les tolère, ils ne sont pas visibles. On ne les voit pas. Comme les arbres. Ce sont des arbres qui marchent, dirait-on. Je suis entré dans un jardin, je me suis assis.

03.04.2018

Où aller ! Quand je sors du bureau, quand je me trouve sur le seuil, je désire me rendre pour la première fois. Je désire me rendre pour la première fois, dans un lieu que j’exploiterais sensiblement. La direction première, l’impulsion de départ, est importante : Où aller ? À droite ? à gauche ? Je sors. Exploiter signifie explorer. Signifie synchroniser. Le débit est parfois lent, tantôt rapide. Mais à présent, je sors. Je suis dehors. Je suis le flux. Quelle rue emprunter ? Quel estuaire emporter ? Je me laisse aller, heureux de découvrir monde « pour la première fois ». Naturellement quand je reviens, j’ai pris le temps de me sécher.    

30.03.2018

Sans projet, sans cerf-volant, l’homme meurt. Il faut voir sa stature, sa fière ossature. Deux bouts de bois ne suffisent pas. Il faut la toile, et les attaches. Bien mettre la virgule, entre le bous de bois et les attaches, entre la toile et le bout de bois. Et puis il y a aussi ces traînées qu’on voit flotter dans le ciel. Peu importe ce qu’elles sont. Elles sont. On les voit. Il faut aussi la ficelle, pour le plaisir de dérouler. Il faut un regard quand même, pour admirer. Il en faut des choses pour faire un homme! Et si tout fut dit et que rien ne reste, c’est que ce tout fut emporté, qu’il faut recommencer, que le souvenir n’est pas ce tout lui-même. Et l’homme se retrouve seul, avec ses bouts de bois, avec sa toile. Cet homme cherche les attaches (et la forme) : entre parenthèses, c’est qu’il en a un vague souvenir. On les voit parfois souffler, seulement souffler.

06.02.2018

Il me tarde l’arrivée d’un monde où il serait strictement interdit de rire dans les transports. Oui, comme autrefois dans les photomatons : oeil ouvert,  oreille visible, moue convenue. Ou comme à cette époque ancienne où le costume était de mise avec son éternelle cravate, grande vainqueur de la guerre des nymphes. Oui, un monde sans visage où le visage ou la moue tiendrait lieu de costume, avec des caméras partout histoire de nous rappeler que chacun est surveillé. Un monde où le sourire serait louche et celui d’un sourire à votre adresse profondément suspicieux. Un monde où le rire ressemblerait à une bouche de métro. 

23.12.2017

L’homme est une lumière, un pouvoir. Certains sont obligés de concentrer leur lumière en un point. Cet effort leur rend l’Univers particulièrement âpre, et leur séjour sur Terre sensiblement précaire. Ceci n’enlève rien à la beauté reçue. On pourrait voir en ces hères des distingués, des dislingués, des disloqués. C’est sans sentir la masse d’une goutte d’eau, capable d’ébranler la surface du désert. Mais qui la saurait ? Qui la reconnaîtrait ? 

08.10.2017

Au boulot, au bureau, entre deux cafés, entre deux mails, les gens s’évertuent à vous raconter leurs histoires : le matin, le café, les encombrements, la couche, la belle-soeur, le bébé, les enfants, la montée de lait, les vacances, etc. Mais, croient-ils à toutes ces histoires qu’ils vous racontent ? On dirait, tandis que moi je n’ai aucune histoire à raconter. Je suis un réceptacle où la pièce tinte. Mon état se résume en ceci d’attendre que la pièce tinte ; puis, de la voir tomber, dans le réceptacle, et vibrer tinter – sa vibration me fascine – avant qu’elle ne trouve sa position de repos. Oui, et devant mes collègues que j’écoute d’un oeil disjoint, certaines assises, d’autres debout, l’énergie de la pièce se transmue alors dans mes ailes qui se mettent à vibrer. Je quitte alors mon bureau, et mon bureau.

20.12.2016

La poésie m’a quitté. C’est peut-être une bonne chose. Je longe les murs. Elle n’est plus en moi. C’est peut-être une bonne chose. Dans ma chambre, les livres s’entassent comme les souvenirs rangés au fond des cartons ; sauf que les livres sont placés sur mes étagères. Parfois, l’un d’eux traîne par terre pour une page qu’on chercha. Mais la page a disparu. La vie me semble  faite des multiples fils d’un étendoir – prendre soin de ces fils, les dérouler, les faire grandir – sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus rien à sécher. Cette absence de vue m’offre une vue sur la vie elle-même. Aujourd’hui la mienne s’exerce à… Point.

05.10.2016

Autrefois j’aimais la plage. Autrefois j’aimais la plage. Mon plaisir était double, inouï. Les autres ne comprenaient pas. J’avais du mal à mouvoir mes lèvres qui tremblaient. Pis, je répétais. Répétez ! me disait-on. Autrefois j’aimais la plage. Et il fallait deux fois à l’autre pour comprendre mon plaisir, sans jamais rien sentir. Autrefois j’aimais la plage. Moi, c’était ma façon heureuse, mélodique, méthodique, de dire à l’autre mon plaisir. Autrefois j’aimais la plage. Autrefois on ne s’encombrait pas. On laissait ce qui comptait. Moi, j’avais le sentiment d’encombrer avec mes deux bagages.

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