Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

Catégorie : Madame Edmonde (page 1 of 3)

23.03.2019

La vie, cette somme ballante ; tous jetés au milieu de la toile, malgré nous ; parmi ses fils, ses noeuds. Parfois, une chaise s’effondre, une figure se gomme, mais le piano continue son morceau, corps penchés, à gauche, corps penchés à droite, et l’archet qui joue, joue contre joue, la suite. Qui croirait que le temps efface les plus faibles, les plus vieux, les plus malades, les plus mourants, mais la vie n’est pas un carnet de commandes. Les lettres restent, pour jouer d’autres récits. Et la toile se refait, fils d’or. Et la toile se refait, rires et sauts. Et la toile se refait.

18.03.2019

Monde vide, rempli de briques de mondes vides, disposées l’une près l’autre ; de versant en versant. Qu’il est doux de regarder un monde vide, rempli de briques de mondes vides. C’est rassurant. C’est apaisant pour chacun de nous qui vivons dans une brique de monde vide de regarder le monde vide depuis notre brique de monde vide ; comme cela crée la distance nécessaire, le confort absolu. La qualité d’une brique de monde vide s’observe à la qualité de ses contours, et à la qualité de l’espace non vide qu’elle soumet. Qu’il est doux le soir de rentrer dans sa brique de monde vide, d’ouvrir la brique de monde vide, remplie de mondes vides, et de se rafraîchir d’une brique remplie de monde vide. Et de s’endormir. Et de s’endormir jusqu’à ne plus dormir pour de bon. 

27.02.2019

Autrefois, je lisais un livre pour m’augmenter, un peu. A présent, le confort de lecture ne dépasse pas celui d’un matelas flottant, d’une ligne de flottaison pour les écrits les plus profonds, et l’effort de lecture ne dépasse pas deux ou trois mouvements de main, au risque de flotter bientôt dans le sommeil. Mais la simple présence de l’ouvrage a plus de vertus qu’un coquillage, puisqu’il me donne et le coquillage et le sable et la mer. Parfois ne pas lire, mais simplement toucher l’ouvrage de l’index suffit. 

21.01.2019

Certaines fois, l’envie subite et subie me prend de disparaitre. Non pas me cacher, mais disparaître. J’éteins la lumière, je ferme la fenêtre, et je me mets sous la couette. Bon dieu, quelle drôle de vie ! Mais je ne disparais pas. En même temps, si je disparaissais, qui donc éprouverait ce besoin ? D’ailleurs est-ce peut-être un dieu subtil, une muse maligne, qui m’ordonne, au milieu de ma journée, d’éprouver cet état ? pensant trouver en moi un hôte suffisamment généreux et intrépide pour l’accueillir ? Et chaque fois qu’une telle adversité se manifeste, ma seule envie est de disparaître. Je me lève de mon bureau, j’éteins la lumière, je ferme la fenêtre, puis je tire ma couette espérant mon lit comme dans une valise à double fond.

19.01.2018

Bon dieu, les représentations nous collent à la peau, collent aux murs. Dehors, c’est pas si méchant. Mais dedans, c’est étriqué. Pourtant il y a de la place partout, partout autour, autour des jambes. Et, si c’était elle ? Je n’ai pas vu son regard, ni ses yeux. Les gens entrent et sortent des rames. Elle s’est assise à côté de moi et de mon fils, sur le quai. Nous restons sur le quai. D’où viennent ces drôles d’intuition qui traversent les murs, creusent les corps, crèvent les coeurs ? Seulement voilà, je suis entre le dehors et le dedans. Nous allons rentrer. Il fait chaud dehors (moins 1° C). Nous allons rentrer en ramenant quelque chose du dehors ; du moins laisserait-on une lucarne près du coeur.

22.11.2018

Le monde est un flux de caniveau. A chaque instant, chaque jour : ces déchets. Mais aussi ces visages. Et tous ces espoirs déçus. Mais aussi ces visages ; et tout ce que le monde tait, et qu’il faut taire : liquide argenté de faible viscosité sans qualité de miroitement. Le monde est un flux de caniveau. A chaque instant, chaque jour : ces déchets. Mais aussi les visages, les troncs et les racines. Et parfois même une étoile, qui serait tombée du ciel.

07.09.2018

Fenêtre entrouverte, le houx luit autrement. Le houx, dans l’entrebâillement de la fenêtre, propage un peu de son éclat dans le houx de la vitre. Ce n’est pas le même houx, dirait-on, qu’autrefois. De même il en va des troènes, dans la fenêtre entrouverte, dont les branches bougent derrière celles du houx, lentement. Si le vent était langage, réussirait-il à mouvoir ces lettres? Fenêtre entrouverte, chair du monde. 

18.08.2018

C’est une allée, un parc, un jardin. C’est une invitation à s’asseoir. Une fontaine coule à côté du banc. Le banc est situé dans la partie la plus reculée, la plus ombragée, du jardin. C’est le séjour des hortensias. Une lumière douce caresse les vêtements. Le badaud qui s’assoit profite de la fraîcheur, des plantes que les rayons du soleil touchent, de la fontaine qui clapote, et des buis sculptés, l’un en forme d’hélice, l’autre en forme de sphères, de la plus grande à la plus petite. Trois tritons séjournent dans la fontaine, rocaille. L’esprit flotte, à moins que le jardin ne flotte lui-même. Lumière accentuée par le calme et calme accentué par le bruit des jets d’eau. L’esprit finit par se déplacer, ainsi que le jardin, ainsi que le monde. C’est un ici qui se délie de la fiction. L’esprit peut goûter toutes les saveurs du monde qui s’offrent à lui comme faisceaux d’indices et de délices. Le monde n’est plus représentation du monde. Et le corps n’est plus à côté du monde, mais dans sa part la plus obscure. À cette mélodie que les tritons font jaillir, s’ajoute, entre les rideaux d’instants, le chant discret d’un merle. Dieu, quel paradis. Le gardien s’approche du promeneur, du rêveur, et dit à l’homme de bien de retrouver ses esprits, le jardin, qu’il est l’heure de quitter, de se lever, que le jardin va fermer.

21.06.2018

Ces sales caractères, difficile de les effacer, de les dépasser, de les déplacer. Et rage et rajoutez-en : il n’est pas plus facile de couper le fil. Tout vous plombe. En chaque pore, ça s’accroche. Rien ne sert de tirer, ça s’accroche. Et l’arme descend lentement. Il faut être patient. Baver le moins, sortir les pinces (c’est une image bien sûr). Ne rien faire, patienter. Jeter l’ancre, comme on dit. Ne rien faire, patienter. Laisser venir. Se contorsionner. Laisser venir. Laisser venir, puis rendre tout noir. Laisser l’encre s’immiscer jusqu’à tout recouvrir. Attendre que la lucarne s’ouvre. Puis d’un bras leste, disparaître.

08.05.2018

Il faut organiser le départ. L’aventure en soi donne le vertige. Peut-être l’organisation nous fait-elle brûler les étapes. Si bien qu’au moment de partir, nous serions déjà loin. Si loin que le départ nous regarderait. Nous serions un homme marchant, vu de dos, avec deux valises non saisissables. Nous serions ce que contiennent ces valises. Mais l’homme et ses valises seraient à ce point attachés qu’on ne pourrait défaire la valise de l’homme, pas plus que lui ôter son chapeau et son manteau, et bien sûr lui serrer la main. Alors pour celui qui part, pour celui qui organiserait le départ, le départ n’aurait plus grande importance. Nous serions là avec nos valises sans bien savoir où se rendre, et le pas suivant aurait la même importance que le mot en sus. Nous serions déjà loin bien sûr, sans savoir si le départ a déjà eu lieu. Il resterait une peine, un je-ne-sais-quoi, sur le bord du chemin. 

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