Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

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19.04.2018

Quand il fallut installer la dictature, on supprima les bancs. Ensuite, on supprima les silences. Il fallait que chacun se rende d’un point à l’autre. Sans discontinuer. L’esprit devait toujours être occupé, à se remplir, ou à transporter quelque chose, tels que des mets. Sans néanmoins que cet objet pèse car l’objet est le regard lui-même. Le regard vide ne pouvait pas être toléré à moins qu’il s’agisse d’un regard rempli de vide où le vide occupe la place du regard. Ceux-là on les tolère, ils ne sont pas visibles. On ne les voit pas. Comme les arbres. Ce sont des arbres qui marchent, dirait-on. Je suis entré dans un jardin, je me suis assis.

07.04.2018

Le réel est subversif, dis-tu. Comme les fleurs. Tu aurais aimé tout contenir, dis-tu. Comme la branche. Tant pis pour ce qui déborde, soupires-tu. Tu t’émerveilles des morceaux de feuilles que ta main contient, parmi des tickets de métro, et des fourmis, trouvés au fond des poches. C’est déjà beaucoup, dis-tu ; et peu, en levant les yeux. Tes yeux se ferment. L’issue est dans les rêves, dis-tu. On suppose un monde. Le jour comprendra.

03.04.2018

Où aller ! Quand je sors du bureau, quand je me trouve sur le seuil, je désire me rendre pour la première fois. Je désire me rendre pour la première fois, dans un lieu que j’exploiterais sensiblement. La direction première, l’impulsion de départ, est importante : Où aller ? À droite ? à gauche ? Je sors. Exploiter signifie explorer. Signifie synchroniser. Le débit est parfois lent, tantôt rapide. Mais à présent, je sors. Je suis dehors. Je suis le flux. Quelle rue emprunter ? Quel estuaire emporter ? Je me laisse aller, heureux de découvrir monde « pour la première fois ». Naturellement quand je reviens, j’ai pris le temps de me sécher.    

30.03.2018

Sans projet, sans cerf-volant, l’homme meurt. Il faut voir sa stature, sa fière ossature. Deux bouts de bois ne suffisent pas. Il faut la toile, et les attaches. Bien mettre la virgule, entre le bous de bois et les attaches, entre la toile et le bout de bois. Et puis il y a aussi ces traînées qu’on voit flotter dans le ciel. Peu importe ce qu’elles sont. Elles sont. On les voit. Il faut aussi la ficelle, pour le plaisir de dérouler. Il faut un regard quand même, pour admirer. Il en faut des choses pour faire un homme! Et si tout fut dit et que rien ne reste, c’est que ce tout fut emporté, qu’il faut recommencer, que le souvenir n’est pas ce tout lui-même. Et l’homme se retrouve seul, avec ses bouts de bois, avec sa toile. Cet homme cherche les attaches (et la forme) : entre parenthèses, c’est qu’il en a un vague souvenir. On les voit parfois souffler, seulement souffler.

26.03.2018

C’est un non lieu. C’est un grand lit. C’est un lit d’éveil qui se joue en pleine rue. Bien sûr, l’existence feutrée des murs empêchait la survenue du lieu ; trop loin, beaucoup trop contraint. Mais à présent que je m’y tiens, j’ai tout loisir d’y sombrer. C’est un lieu exotique, fait de sons d’oiseaux inconnus. Et les bruits autrefois sus, comme ces bruits de moteurs, de motos, de mato, se noient dans la végétation luxuriante. Cependant, plus rien de ce qui faisait mon propre ancrage n’existe vraiment. On dirait le même homme, trente ans après. Et si l’architecture des lieux n’a pas vraiment changé, seulement augmentée d’étrangeté, tout ce qui faisait le bâti du sujet s’est effondré. Il n’en reste rien. Rien de ce qui fait sens au présent. Mes proches ont disparu. J’ai l’impression de me réveiller d’un mauvais rêve. Que ce présent existe réellement. Que tout ce qui constituait la chair de ma vie a disparu. Me verrais-je passer dans la rue, me donnerait-on des nouvelles de moi au passé, me rassureraient beaucoup plus que l’acceptation de la situation présente. Je suis seul. Est-ce la disparition de ma mère qui m’affecte à ce point ? Est-ce la naissance d’une liberté? Que ferais-je de cet espace et de ce temps neufs ? On en rigolerait presque, non de ce présent, puisque je me dois d’accepter l’inacceptable, mais de ce passé en lequel je fondais quelque espoir d’avenir. Si un ami venait à se poser à côté de moi, le reconnaitrais-je pour la première fois ? dans cet environnement neuf que de toute façon je n’ai jamais su nommer avant dans sa chair, dans ses formes, dans ses mouvements les plus primitifs. Sont-ce les oiseaux qui autour de moi font varier, à travers leurs trilles, le champ de ma pensée ?  Trois moineaux passent et repassent. Je pensais qu’ils avaient disparu. 

07.03.2018

les cloches
les enfants
les balançoires

07.03.2018

Tout ce temps perdu
toutes ces années volées
à l’enfance de l’homme
nous marchons dessus, avec mon fils
et nous rions

22.02.2018

Vieillir c’est apprendre à rêver, à marcher, à mourir seul,
vieillir c’est apprendre que les solitudes se complètent
C’est laisser loin les peurs les pleurs de l’enfant
mais être là pour le consoler s’il s’agite ou qu’il pleure
Vieillir c’est accepter de ne pas être ce que l’être aurait pu être, en d’autres circonstances, en d’autres événements
Vieillir c’est accepter d’être un peu plus épais
moins vigoureux, mais plus épais,
d’être là-haut bras levés, branches folles,
et d’avoir sondé loin dans le passé jusqu’à déformer le présent.

14.02.2018

La neige a quitté les bancs
et le soleil étend ses rayons
il est l’heure de s’asseoir,
La neige couvre le jardin et luit,
Le jardin fait l’angle du boulevard Saint-Germain
et de la rue des Saint-Pères
Je cherche le nom de cette fleur,
Dehors le boulevard charrie les véhicules et les véhicules font l’effet de blocs, de pierres de fleurs allant dans le courant,
La neige a érigé un havre de paix entre le monde d’avant et maintenant

06.02.2018

Il me tarde l’arrivée d’un monde où il serait strictement interdit de rire dans les transports. Oui, comme autrefois dans les photomatons : oeil ouvert,  oreille visible, moue convenue. Ou comme à cette époque ancienne où le costume était de mise avec son éternelle cravate, grande vainqueur de la guerre des nymphes. Oui, un monde sans visage où le visage ou la moue tiendrait lieu de costume, avec des caméras partout histoire de nous rappeler que chacun est surveillé. Un monde où le sourire serait louche et celui d’un sourire à votre adresse profondément suspicieux. Un monde où le rire ressemblerait à une bouche de métro. 

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