Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

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15.09.2019

Je suis assis dans le cimetière 
La porte des mondes s’ouvre. Je deviens tout petit.
Je deviens plus petit que les moucherons qui volettent autour de moi  
Je deviens plus petit que la feuille de peuplier, qui tombe par terre,
que le mégot de cigarette porté dans la rigole. 
Savoir à quel moment ouvrir les yeux comme on sort les mots d’un rêve 
savoir à quel moment fixer la parole,  
tandis que la porte des mondes est béante et que le monde ne dit rien. 
Laisser les milliers de paires d’yeux aller, 
décharger le coléoptère de son poids, qui traverse la route ;
Se remplir les poumons, comme d’autres s’emplissent les poches, 
gaspiller l’or des tilleuls, et le vent frais ;
Il resterait un regard, un regard plein,
ayant plus d’insistance que n’importe quelle autre durée,  
un regard qu’aucune chute ne pourrait soumettre. 

 

12.09.2019

Je suis libre,
mais que veut dire cette phrase ? 
Je connais la gangue qui étouffe chaque voyelle ;  
je connais la douleur qui enterre la plainte ;   
je connais le croc qui tiraille les entrailles ;
je connais le deuil et l’entrave ;
je connais le geste qui consiste à mettre une paille dans le nez, pour respirer ;
Je connais aussi la beauté, dont le silence est plus grand que tout ; 
Je suis libre de m’asseoir et de lever les yeux.     

 

06.09.2019

Je crois que le haïku du moins dans ma pratique — Le signal et sa traduction — était une clé d’entée et d’accès à l’autre monde. Mais par autre monde, il faut envisager un monde, fait de multiples strates, qui se déploie tel un éventail. Je dis éventail car je n’ai pas deux ailes, et mon premier recueil ne s’appelait-il pas Poèmes en éventail ? À présent, je vis ailleurs comme si la somme de ces clés d’entrée avait tissé l’autre monde, malgré moi, par la multiplicité des points ouverts, ici. Naturellement, comme tout à chacun je suis pris par les affres d’une réalité non quotidienne érigée en quotidien, par le poids des mots, des regards, des habitudes. Et aussi par mon penchant naturel à l’obscur, à la matière brute animale. Mais il faut voir désormais, dans cette réalité quotidienne, plus des boules à neige, comme on les ramène de nos voyages, des boules à neige suffisamment attractives et lumineuses pour attirer le papillon que je suis par mégarde. Mais une fois la nuit venue, ou la force de soustraction suffisamment grande pour me guérir de la pesanteur, l’autre monde reparaît, reprend ses droits. Et le poème, ou les poèmes seraient alors le témoignage sincère de ce drôle d’endroit qui n’en finit pas de surprendre.

05.09.2019

Chaque poème est une conquête
Un morceau de terre,
de vase ou d’argile, ramené ici
Sans savoir si ce qui fleurit sur ce morceau de terre 
Est le poème lui-même.

 

02.09.2019

Il y a tous ceux qui roulent sur l’or,
Et celles et ceux qui roulent sur le mais, sans parenthèse ni couvercle. 
Les premiers scintillent
Parmi les soleils qui se succèdent, dans la vie du coeur simple.  
Tendre. Et le second, l’étau le serre.  
Il ne restera plus grand chose, qu’à se redresser,  
Et inventer un autre rythme.
Souviens-toi du poème. 

31.08.2019

Habiter la solitude vraiment.
Je peux enfin habiter quelque part. 
Elle n’est pas effrayante. 
Au contraire. Entrer sans peur.   
Ici nous pénétrons à l’abri des peurs. 
Elle prolonge les qualités d’une vie.  
Elle ne peut disparaître. 
Et si le corps venait à s’égarer, garder signe
Garder trace dans l’herbe,
Un caillou, un poème, de l’entrée. 

 

17.08.2019

Regarder la pluie. Regarder la pluie tomber. Vraiment s’arrêter. Ne rien attendre. Ni de la pluie. Ni du pigeon qui passe. Ni des arbres roussis. Ni de la circulation. Être là. Ni des bulles dans les flaques. Être là. Être là. Ni demain. Ni d’hier. Ni de la circulation des voitures. Ni des roues. Être là. Tenter d’être là. Par intermittence.

 

16.08.2019

Je regarde l’arbre,
À présent je dois me dévêtir.
Mais si je suis nu,
Je dois ôter ma nudité.
L’arbre peut à présent me regarder.
Nous conversons silencieusement,
entre le passé et le présent.
Ses racines se sont mises à danser ;
Et ses bras de lumière,
les moineaux ne s’y trompent guère.
Et le tambour du soleil. 

15.08.2019

Se détacher de la pesanteur. Se détacher des mots. Mais non. Rien n’y fait. Ça vous colle la peau. Cette réalité vous colle à la peau. C’est une réalité à ciel ouvert. Avec ses barrières, ses limites. Tout, strictement tout, chaque objet dans la rue, chaque détail, a recouvré sa fonction de décor, son intention première, son intention de mise en scène. Jusque dans l’attitude, jusque dans la parole. Comme une musique trop sue. C’est insupportable. Le moindre signe est amplifié au passage du corps sensible. Tout, strictement tout, a recouvré sa fonction de décor. Tout s’est dévêtu de sa nativité première. La fuite en réalité n’en était pas une. L’éloignement géographique ne faisait qu’amorcer ce grand retour, que mieux préparer la chute des toiles. Assis sur un banc, dans un jardin public, je contemple néanmoins cette nativité première, comme une espérance, comme un homme assis derrière le hublot qui regarde l’océan. Et dans ce décor il n’y a pas d’espérance puisque demain n’existe pas, puisque demain est un mur qu’il faut longer, puisque demain est ce mur dans un ciel resplendissant.

03.08.2019

Grandir sous les tilleuls, avec leurs feuilles vertes tantôt argentées ;
Grandir avec la lumière qui se fraie un chemin sur la couche de copeaux,
parmi les feuilles qui étendent le spectre de la couleur : ocre, terre, jaune ;
Grandir au pied d’un platane en écoutant les enfants jouer ; 
Grandir encore.

 

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