C’est un non lieu. C’est un grand lit. C’est un lit d’éveil qui se joue en pleine rue. Bien sûr, l’existence feutrée des murs empêchait la survenue du lieu ; trop loin, beaucoup trop contraint. Mais à présent que je m’y tiens, j’ai tout loisir d’y sombrer. C’est un lieu exotique, fait de sons d’oiseaux inconnus. Et les bruits autrefois sus, comme ces bruits de moteurs, de motos, de mato, se noient dans la végétation luxuriante. Cependant, plus rien de ce qui faisait mon propre ancrage n’existe vraiment. On dirait le même homme, trente ans après. Et si l’architecture des lieux n’a pas vraiment changé, seulement augmentée d’étrangeté, tout ce qui faisait le bâti du sujet s’est effondré. Il n’en reste rien. Rien de ce qui fait sens au présent. Mes proches ont disparu. J’ai l’impression de me réveiller d’un mauvais rêve. Que ce présent existe réellement. Que tout ce qui constituait la chair de ma vie a disparu. Me verrais-je passer dans la rue, me donnerait-on des nouvelles de moi au passé, me rassureraient beaucoup plus que l’acceptation de la situation présente. Je suis seul. Est-ce la disparition de ma mère qui m’affecte à ce point ? Est-ce la naissance d’une liberté? Que ferais-je de cet espace et de ce temps neufs ? On en rigolerait presque, non de ce présent, puisque je me dois d’accepter l’inacceptable, mais de ce passé en lequel je fondais quelque espoir d’avenir. Si un ami venait à se poser à côté de moi, le reconnaitrais-je pour la première fois ? dans cet environnement neuf que de toute façon je n’ai jamais su nommer avant dans sa chair, dans ses formes, dans ses mouvements les plus primitifs. Sont-ce les oiseaux qui autour de moi font varier, à travers leurs trilles, le champ de ma pensée ? Trois moineaux passent et repassent. Je pensais qu’ils avaient disparu.
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Je rêve d’écrire une phrase. Souvent les lettres tombent. Le colorant s’est dilué. Sinon l’idée se perd. Lorsque la phrase est trop longue, lorsqu’elle défie les lois de ma gravité, tout s’effondre. Il reste le début, comme les ronces coupées qui font les bords du chemin. J’ai aussi tenté d’autres formes, mais la phrase est limitée pour imiter le vivant. Une autre fois j’ai fait un feu d’artifices ; une autre fois, un foyer. Je reçus le silence. Il fut un temps où je fus gérant d’une affaire dans une foire. Nous créâmes des miroirs, des miroirs déformants, qui au delà du divertissement ou de l’attraction, faisaient réfléchir sinon traverser. Oh rien de magique, ni de mystique. Il s’agit d’illusions comme ces lettres que l’équarrisseur désosse du langage, de leur chair, pour les montrer crues, au-delà du soutenable. Evidemment, personne ne s’amuse à se faire peur, ça suffit comme ça avec toutes les horreurs du monde. J’aurais rêvé d’écrire une phrase ; finalement, il reste quelque chose d’une pensée, d’un vieux peu ou d’un voeu pieu. Des graines ont été plantées. Le monde est habitué à ces dimensions qui échappent à l’homme. Quelqu’un m’a dit que le poème s’écrivait de lui même. Et que la vie est si capricieuse qu’il fallait beaucoup d’amour, ou d’espérance, pour le voir germer.
écriture, planche de salut
crois-tu qu’elle allait te sauver,
Sauver quoi
sois courageux,
Regarde ce qui t’entoure
sois courageux,
Ouvre les yeux
alors que sauverait-elle,
Fais une prière reçois ce qui t’entoure
Coeur posé sur le néant,
coeur assis sur un banc,
tu ne fais que retrouver tes racines.
les cloches
les enfants
les balançoires
Tout ce temps perdu
toutes ces années volées
à l’enfance de l’homme
nous marchons dessus, avec mon fils
et nous rions.
Vieillir c’est apprendre à rêver, à marcher, à mourir seul,
vieillir c’est apprendre que les solitudes se complètent
C’est laisser loin les peurs les pleurs de l’enfant
mais être là pour le consoler s’il s’agite ou qu’il pleure
Vieillir c’est accepter de ne pas être ce que l’être aurait pu être, en d’autres circonstances, en d’autres événements
Vieillir c’est accepter d’être un peu plus épais
moins vigoureux, mais plus épais,
d’être là-haut bras levés, branches folles,
et d’avoir sondé loin dans le passé jusqu’à déformer le présent.
La neige a quitté les bancs
et le soleil étend ses rayons
il est l’heure de s’asseoir,
La neige couvre le jardin, et luit.
(Le jardin fait l’angle du boulevard Saint-Germain
et de la rue des Saint-Pères)
Je cherche le nom de cette fleur, qui m’est inconnue,
Dehors le boulevard charrie les véhicules et les véhicules font l’effet de blocs, de pierres, passant dans le courant,
La neige a érigé un havre de paix entre le monde et maintenant.
Il me tarde l’arrivée d’un monde où il serait strictement interdit de rire dans les transports. Oui, comme autrefois dans les photomatons : oeil ouvert, oreille visible, moue convenue. Ou comme à cette époque ancienne où le costume était de mise avec son éternelle cravate, grande vainqueur de la guerre des nymphes. Oui, un monde sans visage où le visage ou la moue tiendrait lieu de costume, avec des caméras partout histoire de nous rappeler que chacun est surveillé. Un monde où le sourire serait louche et celui d’un sourire à votre adresse profondément suspicieux. Un monde où le rire ressemblerait à une bouche de métro.
Ils ont effacé le coeur
ils vont le couvrir de chaux et de peinture
Demain, le coeur aura disparu
le mur sera blanc et lisse,
mais l’empreinte reste en moi.
Souviens-toi
à chaque instant souviens-toi,
Souviens-toi qu’elle te précède
à chaque instant, devant toi,
Et si tu ne te souviens pas
sors! et si la sortie t’est barrée
n’oublie pas qu’elle t’entoure.

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