Littérature, écriture

Catégorie : Poèmes (Page 1 of 35)

Journal des poèmes 

14.03.2026

On peut parfois, entre deux virgules, sortir, s’asseoir, se trouver là ; à nouveau, dans le flux du monde. C’est même la seule chance, quand la pensée s’arrête, qu’elle peut s’arrêter ; qu’elle rejoint le corps sur le banc, comme la branche l’oiseau. Ne pas l’effrayer, faire comme si de rien était. Avoir la chance de n’être personne, de pouvoir être chacun des passants, ou de n’être rien. Regarder sa main, le bas de pantalon, ses chaussures croisées, regarder sa main à nouveau, s’en étonner — d’être l’aimable propriétaire de cette main ; sourire à tous de son propre étonnement d’être là. Le soleil décline, les ombres sont géantes.

(Jardin des Plantes)

10.03.2026

Je ne fais aucune promesse que celle qui se présente : à présent. Nul éclat. Nul « attends de voir ce qui vient ». Je ne dérange ni les fleurs ni d’impeccables aïeux, parce qu’ils sont à leur place et que je suis à la mienne. Mais je sais que je leur dois tout. Ma promesse est ailleurs, contenue dans ces mots ; ne sachant pas ce qu’elle est, mais prêt à la cueillir. Un sourire a la forme d’une assiette. Et l’assiette, celle d’une pièce qui se forme. Je resterai au seuil, dans l’ombre, pour mieux l’accueillir, comme on évase le bord, sur le tour.

(Ligne 14)

03.03.2026

Ainsi les petits voiliers sur l’eau, combien vont-ils ?
Cinq, douze, j’en compte dix-neuf.
Rouge-jaune, rouge-verte, verte-bleue, leurs voiles
Et le noir. Coques rouges, parmi les deux canards.
Autour du bassin, les enfants attendent avec leur canne.
Les mains se tendent quand la barque arrive.
Le cœur penche : ils poussent.
Au milieu, le jet d’eau lui aussi penche comme une horloge, paresseuse
qui inonde le monde d’une heure indolente.
L’eau ondule, le vent pousse parfois.
Et l’enfant jubile, maitre du destin.

(jardin du Luxembourg)

 

01.03.2026

Il y a un Dieu qui a inventé l’oiseau,
Lui vole.
Il est un Dieu qui a inventé
L’arbre, la fleur, les saisons ;
Et l’homme a inventé le train
D’où il peut voir la création du monde.
Il peut voir, car le monde ne lui demande rien, à présent
Et qu’il est dans le train
Comme le cheval s’en retourne au pré.
Il peut écrire un poème,
De remerciement.

 

26.02.2026

L’arbre s’est épaissi.
Qu’a-t-on gagné l’un l’autre ?
La corneille le sait-elle
À force d’arpenter le ciel, sa branche,
À force de me voir m’asseoir sur le même banc ?
Et toi, corneille, qu’as-tu gagné ?
Un enchevêtrement de branches, et le même jour.
Nous avons gagné notre part :
Le même jour.

(jardin des Plantes

 

15.02.2026

Tentation ; ce n’est pas tentative.
Tentation. La tentative reste en deçà
Tentation : le regard explore le TER, tout son habitacle comme un serpent.
Dehors, la nuit rogne les bleus en même temps que les reflets du dedans s’épaississent.
Tentation, la langue hésite entre deux langues.
Mais l’intérieur du TER,  au-delà des visages, des dates, est trop plein de lui-même: tout y flotte en surface, à valeur égale, et l’esprit a tôt fait de se raccrocher à la bouée, au siège, au landau qui passe, à l’homme assis de côté.
Alors la tentative de basculement, du monde su à l’autre, dans le même lieu, alors cette tentative reste en deçà, malgré les yeux écarquillés, reste en tête, comme un souvenir heureux, comme la promesse de cerises, du cerisier de l’enfance, qui pourtant n’existe plus.
Dans le landau, le bambin qui babille, en sait-il plus que nous ?  
A ya ya A ya ya.
Dans la vitre du TER, je regarde le reflet du fils. Il a grandi.

13.02.2026

Buée Bu et
Une fois bu e que reste-t-il ?
Que reste-t-il de l’étendue
Au-delà du regard, et dans le regard :
Le même univers inconnu et pourtant reconnu.
Ici là
Là devant les yeux
Ici, dans la contraction du temps de cet ici,
Le vertige me saisit ;
Un vertige m’a saisi
L’épaisse buée, blanche sur toutes les vitres rectangulaires :
Qu’écrirait-on ?

(Rer C)

08.02.2026

Il y a les pas. Il y a les vocalises métalliques des passereaux. Il y a la terre battue où les ombres passent. Que reste-t-il ? C’est un espace pur.
Quoi mériterait d’embellir cet espace pur, quoi en sus ?
Deux femmes viennent de s’asseoir ; sur leur banc, aucune de leurs paroles ne laisse une chance au silence.
Sur le banc d’en face, un homme profite silencieusement de la lumière.
Entre les bancs, au milieu de l’allée, un enfant passe : son cou se tord, son visage se tend — grimace au soleil. Il hésite, et poursuit.
L’ombre d’un jeune platane se tient sur la terre, aussi stoïque que l’arbre.
Cette ombre, n’est-ce pas le trophée ?

(jardin des Plantes

 

05.02.2026

Regardant les trains filer : 
Pourquoi aller de l’un vers l’autre
L’un ou l’autre
L’autre vers l’un
Est-ce une question d’habitudes ?
Certes, il y a…

Regardant les fenêtres des façades :
Pourquoi là, et là
Et pas ici

Regardant mon avant-bras :
Pourquoi dans ce corps 
Et pas lui ou la plante 

Regardant le paysage :
Pourquoi ce pourquoi

(Rer D)

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