Se détacher des mots. Se foutre à poil. J’avais prévu toute autre chose aujourd’hui. Mettre des lunettes de soleil et faire appel au soleil. Avec mes lunettes, la nuit est suffisamment épaisse pour espérer clore le soleil, et le faire passer. Je n’ai jamais compté les jours, mais leur somme finit par faire disparaître leur épaisseur. Les mots finissent par être figés : comme tous les objets chez moi. Et le sujet se déplace, entre les secondes, entre les corps d’habitude, tant bien que mal. Évidemment on peut ouvrir l’armoire, et recouvrir un temps, une heure, une seconde, un soir, l’un des costumes qui vous métamorphose. Mon costume favori est celui de la grande dispersion. Chaque fois que je le revêts, tout mon sérieux se disperse avec les billes du costume, les ai-je comptées, des milliers de billes sur le sol, partout, partout, partout. Puis, c’est tout un travail de reconstruction. Quand je sors dans la rue, j’ai l’impression de porter les habits d’un autre, c’est paradoxal puisque je me dévêts en même temps, en même temps que l’autre me vêt de ses vêtements. Bonjour, bonjour. Ça fait beaucoup. Ça fait une montagne de vêtements. Et le jour suivant nous rapproche du trou. Jour suivant nous rapproche du trou. Suivant nous rapproche du trou. Rapproche du trou. Oui, disparaître. Disparaître complètement pour ne garder que la forme. Mais alors, que deviendrai-je ? Qu’observerai-je quand l’autre s’adresse à soi ? Ah, les mots : miroirs, reflets, pas de perte ; le bric-à-brac des émotions ; le passe-partout dans le trousseau. Nous poussons la porte et nous voici chez l’hôte : l’hôte nous reçoit. Mais l’hôte est déjà habillé d’un autre. Voici qu’il porte sur la tête un slip que vous lui avez posé par inadvertance. Je ne vous félicite pas. À présent, nous sommes tous deux convaincus que des antennes bougent sur sa tête. Et ses jambes se sont transformées en pieds de reptile si bien que l’hôte n’en peut déjà plus, qu’il est fatigué, qu’il s’assoit, le sang circule mal. Il finirait même par vous remercier du slip qu’il porte sur la tête, lequel éponge les grosses gouttes qui coulent de son front. C’est terminé. C’est cuit. Il faudra repasser demain et par inadvertance. Hélas, tant mieux. La réalité retombe toujours sur ses pas. Sortir. Sortir nu. Déplacer, dépasser les corps voûtés, mal assurés ; figés ; fatigués. Trop assurés. Ralentir devant les corps pressés. Accepter de s’arrêter. Tenter l’aventure, sur le trottoir : mettre un pas devant l’autre. Comme autrefois. Ou demain. C’est-à-dire maintenant. Les autres apparaissent comme au premier jour, comme des extraterrestres. D’ailleurs on ne saisit pas vraiment leurs intentions. Les yeux semblent loin de leur direction. Pour ma part, je regarde dans tous les sens, différemment de cette dame qui vient de jeter un œil, suspicieux, depuis sa loge en ma direction. Une autre dame qui vient vers moi surveille sa valise, comme si celle-ci allait s’enfuir. Et, je plains tous ceux qui sont enfermés dans ces voitures qui roulent malgré eux. En fait non. Nul n’est à plaindre. Le pigeon est-il lui aussi lavé de sa propre histoire ? Mais alors jusqu’à quel stade dois-je me déshabiller ? Des couches et des couches, des couches de vêtements. À quoi bon se vêtir ? Le corps de l’homme est splendide. Laissons les conséquences aux autres : gros, gras, petit, obèse, obéré. Les bibliothèques sont de somptueuses garde-robes. Mais virgule : que savons-nous de la danse ? Quelle expérience ferais-je du toucher ? Et du rythme ? Du rythme et du toucher ? Du toucher rugueux de l’écorce. De l’équilibre, et du bruit comme musique ? Des façades d’immeubles dont les motifs sont l’alphabet d’une autre histoire ? Des fleurs dressées ? Et des bourgeons ? Alors nous pourrions nous poser sur un banc. C’est un autre vertige qui se saisirait du monde. Beaucoup plus puissant que le premier. Je viens d’écrire une nouvelle. Une nouvelle où la pensée voit le mouvement, dit-il. Où le mouvement saisit le corps dans sa mobilité cachée. Où l’homme est une fleur parmi d’autres, de toute beauté. Où la danse, une fois l’épais rideau du théâtre levé, fait apparaître l’homme dans sa splendeur. Alors le monde aura cette vibration silencieuse, première. Et nous serons nous-mêmes silencieux, aussi nus que des enfants, puisque ce sera le monde qui se mettra à nous parler, dans une langue inconnue, d’une langue non sue pourtant presque familière. Le sourire sera non visible, mais l’ombre complice. Ah des mots, toujours des mots. Il en resterait un poème peut-être, un oiseau. Et rien n’aura tout à fait changé, l’oiseau restera l’oiseau, sauf pour celui qui se souvient. Et rien n’aura tout à fait changé.
Auteur/autrice : rd (Page 43 of 57)
Il aurait fallu vendre la fleur avant son éclosion. A présent, elle est esquintée. Mal vendue, mal placée, diront les uns. Manque de pot. Mais d’ailleurs vend-on la beauté ? Vend-on la pitié ? Pour quelle obscure raison achèterait-on une fleur pourrie ? La dernière fois que je traversais le lieu de report et de repos des morts, je découvris dans l’une des poubelles des géraniums encore fleuris par quelques bouts vigoureux. Ils étaient en nombre dans la grosse poubelle et j’en prie une poignée. A-t-on besoin d’acheter la beauté ? Je les plantais dans mon jardin. Ce sont des fières bêtes à présent, au poil soyeux, à la robe délicate qui traversent l’hiver comme des chiens de traîneaux. Braves bêtes.
A travers la vitre
Le bel éclat de lune
Mon fils grandit
Comme si la page ne se fermait plus ; comme si le livre cessât d’exister. Les mots ne seraient plus que des morceaux, des morceaux de phrase ; des phrases sans adhérence ; comme les rideaux de perles séparant la pièce du jardin : et là serait un piège, cela serait trop simple. Après qu’il eut disparu, on découvrit dans la maison, dans les torchons, partout dans les draps, dans les vêtements, partout où un morceau de tissu subsistait, des milliers de phrases, grouillantes, certaines de la taille d’un pouce, d’autres longues, si longues, qu’on les tirait des murs blancs, comme si ces dernières s’y plongeaient instinctivement, quoiqu’aveugles. Et ici là des cadavres de lèvres, de rêves, et de lettres, dans les poussières. Heureusement, tout ça est mort depuis longtemps.
Comme si la page ne se fermait plus ; comme si le livre cessât d’exister. Les mots ne seraient plus que des morceaux, des morceaux de phrase ; des phrases sans adhérence ; comme les rideaux de perles séparant la pièce du jardin : et là serait un piège, cela serait trop simple. Après qu’il eut disparu, on découvrit dans la maison, dans les torchons, partout dans les draps, dans les vêtements, partout où un morceau de tissu subsistait, des milliers de phrases, grouillantes, certaines de la taille d’un pouce, d’autres longues, si longues, qu’on les tirait des murs blancs, comme si ces dernières s’y plongeaient instinctivement, quoiqu’aveugles. Et ici là des cadavres de lèvres, de rêves, et de lettres, dans les poussières. Heureusement, tout ça est mort depuis longtemps.
La bouche au bout du pied,
l’élan dans la langue ;
Vois ces roses que je porte à ma mère, près du coeur
Je descends l’allée des marronniers
O grille – les broussailles jettent leurs branches à travers elle,
et scandent : Vive le printemps !
Vive le printemps !
Arbre qui fait au ciel des figures, inouï,
figées : une athlète, un danseur.
Printemps proche, proche printemps.
Le tabouret n’a pas changé de place
À moins qu’une autre personne s’en soit saisie
Pour le remettre au même endroit.
L’endroit n’est pas fait pour s’asseoir,
mais l’endroit est un peu plus loin du passage.
En ouvrant un livre, à cette place, le lecteur ferait l’expérience
d’une ligne qui sépare le lecteur du dehors,
– Et peut-être le lecteur éprouverait-il ce dehors ? –
Cependant qu’en levant les yeux, il verrait un point sur la vitre
qui lui rappellerait l’existence même de la vitre
dans laquelle le monde est écrit qu’il est écrit.
Certaines fois, l’envie subite et subie me prend de disparaitre. Non pas me cacher, mais disparaître. J’éteins la lumière, je ferme la fenêtre, et je me mets sous la couette. Bon dieu, quelle drôle de vie ! Mais je ne disparais pas. En même temps, si je disparaissais, qui donc éprouverait ce besoin ? D’ailleurs est-ce peut-être un dieu subtil, une muse maligne, qui m’ordonne, au milieu de ma journée, d’éprouver cet état ? pensant trouver en moi un hôte suffisamment généreux et intrépide pour l’accueillir ? Et chaque fois qu’une telle adversité se manifeste, ma seule envie est de disparaître. Je me lève de mon bureau, j’éteins la lumière, je ferme la fenêtre, puis je tire ma couette espérant mon lit comme dans une valise à double fond.
la légereté
du cerisier en fleurs,
un monde en fleurs
Bon dieu, les représentations nous collent à la peau, collent aux murs. Dehors, c’est pas si méchant. Mais dedans, c’est étriqué. Pourtant il y a de la place partout, partout autour, autour des jambes. Et, si c’était elle ? Je n’ai pas vu son regard, ni ses yeux. Les gens entrent et sortent des rames. Elle s’est assise à côté de moi et de mon fils, sur le quai. Nous restons sur le quai. D’où viennent ces drôles d’intuition qui traversent les murs, creusent les corps, crèvent les coeurs ? Seulement voilà, je suis entre le dehors et le dedans. Nous allons rentrer. Il fait chaud dehors (moins 1° C). Nous allons rentrer en ramenant quelque chose du dehors ; du moins laisserait-on une lucarne près du coeur.

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