Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

18.03.2019

Monde vide, rempli de briques de mondes vides, disposées l’une près l’autre ; de versant en versant. Qu’il est doux de regarder un monde vide, rempli de briques de mondes vides. C’est rassurant. C’est apaisant pour chacun de nous qui vivons dans une brique de monde vide de regarder le monde vide depuis notre brique de monde vide ; ce qui crée la distance nécessaire, le confort absolu. La qualité d’une brique de monde vide s’observe à la qualité de ses contours, et à la qualité de l’espace non vide qu’elle soumet. Qu’il est doux le soir de rentrer dans sa brique de monde vide, d’ouvrir la brique, remplie de briques de mondes vides, et de se rafraîchir d’une brique vide. Et de s’endormir. Et de s’endormir jusqu’à ne plus dormir pour de bon. 

27.02.2019

Autrefois, je lisais un livre pour m’augmenter, un peu. A présent, le confort de lecture ne dépasse pas celui d’un matelas flottant, d’une ligne de flottaison pour les écrits les plus profonds, et l’effort de lecture ne dépasse pas deux ou trois mouvements de main, au risque de flotter bientôt dans le sommeil. Mais la simple présence de l’ouvrage a plus de vertus qu’un coquillage, puisqu’il me donne et le coquillage et le sable et la mer. Parfois ne pas lire, mais simplement toucher l’ouvrage de l’index suffit. 

24.02.2019

Attraper le soleil,
ses gouttes de lumière sur le front penché ;
le corps penché, entre
les images de marais, les reflets sur le plan d’eau ;  
Se redresser, à mesure que la mer monte, dans le canal,    
tandis que « oui » les passants 
passant derrière devant le banc « attendez, revenez »
« j’ai une bête dans le nez » 
tandis que « mercredi rebelote »  
l’eau monte
tandis que « ça sent la vase  » les coques se redressent
« donc tu vois il bosse chez Carrefour »
tandis que le soleil décroît « non mais en même temps, les mecs sont graves » « ils savent très bien » « c’est des blaireaux c’est tout »,
prendre le large.

Jetée Jacobsen, Noirmoutier

23.02.2019

Et le vent élevant
la mouette sans effort 
de rires en rires 
dans les marches du ciel  
Festin des grands jours.

22.02.2019

Le ciel, la mer  
Tout est calme 
Le bruit des vagues 

12.02.2019

Il aurait fallu vendre la fleur avant son éclosion. A présent, elle est esquintée. Mal vendue, mal placée, diront les uns. Manque de pot. Mais d’ailleurs vend-on la beauté ? Vend-on la pitié ? Pour quelle obscure raison achèterait-on une fleur pourrie ? La dernière fois que je traversais le lieu de report et de repos des morts, je découvris dans l’une des poubelles des géraniums encore fleuris par quelques bouts vigoureux. Ils étaient en nombre dans la grosse poubelle et j’en prie une poignée. A-t-on besoin d’acheter la beauté ? Je les plantais dans mon jardin. Ce sont des fières bêtes à présent, au poil soyeux, à la robe délicate qui traversent l’hiver comme des chiens de traîneaux. Braves bêtes.

10.02.2019

Mon reflet vieillit 
le bel éclat de lune 
mon fils grandit 

04.02.2019

Comme si la page ne se fermait plus ; comme si le livre cessât d’exister. Les mots ne seraient plus que des morceaux, des morceaux de phrase ; des phrases sans adhérence ; comme les rideaux de perles séparant la pièce du jardin : et là serait un piège, cela serait trop simple. Après qu’il eut disparu, on découvrit dans la maison, dans les torchons, partout dans les draps, dans les vêtements, partout où un morceau de tissu subsistait, des milliers de phrases, grouillantes, certaines de la taille d’un pouce, d’autres longues, si longues, qu’on les tirait des murs blancs, comme si ces dernières s’y plongeaient instinctivement, quoiqu’aveugles. Et ici là des cadavres de lèvres, de rêves, et de lettres, dans les poussières. Heureusement, tout ça est mort depuis longtemps.

02.02.2019

La bouche au bout du pied, 
l’élan dans la langue ;
Vois ces roses que je porte à ma mère, près du coeur  
Je descends l’allée des marronniers 
O grille – les broussailles jettent leurs branches à travers elle,
et scandent : Vive le printemps ! 
Vive le printemps ! 
Arbre qui fait au ciel des figures, inouï,
figées :  une athlète, un danseur.
Printemps proche, proche printemps. 

28.01.2019

Le tabouret n’a pas changé de place
À moins qu’une autre personne s’en soit saisie
Pour le remettre au même endroit.
L’endroit n’est pas fait pour s’asseoir,
mais l’endroit est un peu plus loin du passage.
En ouvrant un livre, à cette place, le lecteur ferait l’expérience 
d’une ligne  qui sépare le lecteur du dehors,
– Et peut-être le lecteur éprouverait-il ce dehors ? –
Cependant qu’en levant les yeux, il verrait un point sur la vitre 
qui lui rappellerait l’existence même de la vitre 
dans laquelle le monde est écrit qu’il est écrit.

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