Votre peau : constellée de points
Je cherche la phrase qui vous ferait sourire.
Ose-t-on vous aborder
Dans le métro
Sans raison ?
Au sortir du tunnel
Le soleil m’éblouit.
Je vous souris, désormais
Sans raison.
(Ligne 6)
Littérature, écriture
Votre peau : constellée de points
Je cherche la phrase qui vous ferait sourire.
Ose-t-on vous aborder
Dans le métro
Sans raison ?
Au sortir du tunnel
Le soleil m’éblouit.
Je vous souris, désormais
Sans raison.
(Ligne 6)
Il y a toujours cet imbécile au parc, près du rivage, près du bord d’eau, qui vient avec femme et enfant, pavanant comme ferait l’oiseau, jetant ici et là dans l’eau des morceaux de pain à l’attention des oiseaux. À l’attention des oiseaux ? Non, à l’attention de l’enfant lui tenant la main, du bébé dans la poussette, ou de l’épouse spectatrice du moment. Par ci, par là. Le pain que l’enfant tient dans sa main se réduit à mesure que l’homme répète sa gestuelle mécanique. Petits, petits. Par ci, par là. Les mies ont à peine la seconde pour se gorger d’eau, qu’elles sont englouties dans le bec du canard, de l’oie barrée, du cygne. On voit même la mère foulque attraper une miette pour l’offrir délicatement à l’oisillon. Petit, petit. L’ami, la mie. Par ci, par là. Ce monsieur qu’on croise chaque jour au parc serait insensible à l’argument d’un promeneur, selon lequel son geste provoquerait la mort du volatile. Et alors ? Comme c’est beau, dit-il à l’attention de l’enfant. Tu as vu comme c’est beau, répète-t-il. On ne sait s’il parle de l’oiseau, de l’emprise qu’il exerce sur l’oiseau, ou s’il veut instruire l’enfant de l’émoi, sa nuance. Comme c’est beau, comme c’est beau. Tu as vu comme c’est beau ? N’ayez pas le malheur de contrarier la scène. Il vous jetterait les miettes de son indifférence ou il vous postillonnerait son mépris. Puis, ayant jeté le dernier morceau, il repart avec femme et poussette et s’en retourne à son occupation quotidienne : l’indifférence agissante.
(Parc de Bagatelle)
Ciel gris. Malgré le bleu qui transperce les jours. Se concentrer sur la respiration. Je l’avais oubliée. Le regard peut s’accrocher à quelque chose dans le paysage, comme la mouche ses pattes à la vitre — au ciel — au mur. Celles et ceux qui n’ont pas la possibilité de partir peuvent ouvrir un livre. Encore faut-il qu’aucun son ne vienne perturber l’entrée dans le récit : que la moiteur de la forêt primaire résiste aux intrusions d’un enfant en mal de jeu. Que l’étendue des jardins potagers, d’où s’élèvent les panaches blanchâtres sur les carrés de terre brune, par la fumée des feux allumés, de part et d’autre du chemin, à l’aube, cohabitent avec le smartphone en mal d’écouteurs. Et, deux pages plus loin, que les combats menés par une centaine de guerriers, accroupis, avançant avec leur lance dans le marécage broussailleux, se mêlent aux cris vindicatifs du clochard sans titre de transport.
(Ter)
Les gens ne s’entendent pas vivre avec leur clavier, les touches de leur clavier, qu’ils tapent, les écouteurs forts, ou le haut-parleur pas fort de leur téléphone mobile tout à fait audible. Pourtant les conversations, au rythme des convives, du paysage, bercent, sauf lorsque le voyageur voyageant seul est le principal réceptacle d’échanges tronqués — forts, plus ou moins forts, parfois très forts. Pourtant, ah pourtant, c’est le calme quand on écoute dedans la boîte crânienne de l’inopportun, de l’importun, de l’important — dites-le comme vous voulez. Corps mou, semelles tantôt sur le siège, tantôt les épaules en avant, le dos vouté, il semble que le circuit électrique général soit endommagé et que le mouvement vital soit réduit au mouvement du pouce, qui déplace le contenu sur l’écran. Mais dedans, tout dedans, le cerveau, en état de dormance. Le sans-gêne absorbe l’écran. Celui qui tape sur son clavier est trop concentré pour écouter autre chose que sa pensée, mais le scrutateur de l’âme se reposerait de voir la page restée blanche, et que toute cette énergie exercée sur le clavier est celle d’un échange administratif dans le train du dimanche. Quant à l’impoli qui nous fait profiter de sa conversation sans que nous sachions jamais l’autre rive, se couler dans son crâne permet de rétablir l’équilibre de l’échange. Mais alors que dire de celui qui écoute son rock fort, heureux de contenter le paysage, les voyageurs, on sent bien la provocation agrémentée des bruits de canettes que sa main fait jouer compulsivement. Ah mes amis, tous ces voyageurs impolis ont beau être Bruit, aucun d’entre eux n’a jamais écouté dedans la tête d’un écrivain. Aussi, amis écrivains, n’ôtez la prise jack qu’en dernière instance.
(Ter)
Le mot juste serait la perle sur le cristal
La lumière frappe sans détour
Mais peut-être a-t-elle traversé mille chemins obscurs
Pour nous toucher
Qui le sait ?
En toute circonstance
Le même endroit
Comment peut-on vivre cassé ?
(bus 64)
L’environnement presse la phrase
se tait.
Le capitaine serait prudent d’en rester là ;
Imploserait.
Sourire
Sourire, en corps
Jusqu’à
provoquer
La modification de la courbe.
Barracuda est loin.
(Bureau)
Je suis là,
Assis dans le rer.
J’ouvre les yeux,
Il faudrait que je voie :
« Ah, ah que c’est… »
Cette phrase fait l’effet d’un ballon
Ou sa ficelle ou sa nacelle
Liii.br..
Combien le mot est difficile à prononcer.
Je vois comme on voit depuis le manège
Vertige, ou la grande roue
Liiibre
Ah ! regarder l’enfant, son sourire
Au stand, il vient de gagner un son contre un sans
— Et là.
(Rer C)
Tout ce qui survient fait sens : tout va de soi, dans ce square, près de la gare, dans une configuration qui s’actualise, s’ordonne. Je suis là, mais je pourrais être là — un là différent alors que le banc lui n’a pas bougé. Je pourrais être ailleurs aussi, mais je vois cet ailleurs depuis là — ce banc, et là et ailleurs deviennent alors aussi évanescents que pétales au vent. Je suis là et tout ce qui survient fait sens : l’arrivée du rer, son freinage dans mon dos, mon dos, le cri de la mésange — à quelque hauteur, les joies de l’enfant sur la balançoire. Les moucherons. Et mille indices sur le sol, à mes pieds, qui pourraient faire l’objet d’un roman tant le détail du parterre est celui d’une galaxie. Ceci, je l’ai déjà dit ailleurs. C’est au même endroit. Je suis là. Ainsi l’accent sur le là comme une touche de piano. La, la — la. Je suis là et ce pourrait être ailleurs.
(Square de la gare)
Je marche à côté d’un nuage
Les problèmes du jour :
ajoutons un —
La distance que crée le ciel
m’éloigne du soupir.
Dans le wagon, le soleil décline, sa présence sur ma main
Et l’ombre, il peut s’agir d’une virgule
à mettre là
Je me dirige vers la nuit.
C’est dire si le problème valait son poids.
(Rer C)
On peut parfois, entre deux virgules, sortir, s’asseoir, se trouver là ; à nouveau, dans le flux du monde. C’est même la seule chance, quand la pensée s’arrête, qu’elle peut s’arrêter ; qu’elle rejoint le corps sur le banc, comme la branche l’oiseau. Ne pas l’effrayer, faire comme si de rien était. Avoir la chance de n’être personne, de pouvoir être chacun des passants, ou de n’être rien. Regarder sa main, le bas de pantalon, ses chaussures croisées, regarder sa main à nouveau, s’en étonner — d’être l’aimable propriétaire de cette main ; sourire à tous de son propre étonnement d’être là. Le soleil décline, les ombres sont géantes.
(Jardin des Plantes)
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