Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

19.05.2026

Je suis dans le lieu, avec mon bagage à dos et puis mon bagage à œil chargé de ce que je me représente du lieu. Que voulez-vous, l’habitude et on ne se rend pas compte des choses qui se cumulent au quotidien dans le bagage à œil à force. À force. Mon bagage à dos est léger. Il contient mon travail du jour, ma pitance et le soir quand je quitte mon travail il ne pèse plus que sur mes épaules. Léger. Mais mon bagage à œil. Je ne m’étais pas rendu compte comme il est encombrant, à quel point il m’encombre, me gêne dans mes déplacements. Non mais, j’ai l’air d’un obèse qui ne passe plus les portes du métro à force. À force. Si quelque ange m’observe : car son poids ne pèse presque pas, disons qu’il encombre mais que sa masse est transparente. Et c’est ainsi chaque soir, chaque matin. Mon bagage à dos. Mon bagage à œil. Un peu plus léger le matin mon bagage à œil. C’est lié à l’évapotranspiration des rêves, comme le tour de taille qui diminue la nuit, ou la cheville. Ça dégonfle un peu pendant le sommeil. Il y a parfois cette poussière dans l’œil, qui gêne, qui gêne, à vous en faire dédoubler le regard, le bagage à œil d’un côté, l’œil le lieu de l’autre, la nuit au milieu, avant que l’image ne se reforme.

(Rer C)

07.05.2024

Je ferme les yeux, je suis obligé. Je ferme l’oreille. Comment maintenir l’œil ouvert en cette circonstance. Les astres sont rares à l’échelle du bus. L’écriteau lumineux s’éclaire ; les portes s’ouvrent ; le bus accélère ; le bus freine ; le bus dit ; etc. Pour rester dans le bus, à hauteur d’astre, il faut pouvoir maintenir la paupière ouverte dans un léger retrait ; et sourire. Un regard trop insistant, même fugace, vers n’importe quel passager densifie d’un coup votre masse. Les bascules de paupières n’y changent rien. La sombre énergie cosmique se déverse en vous. Alors pour sortir du bus ensuite, je ne vous explique pas. La tête dans les chaussures, bonjour les contorsions. C’est mâlin.

(Bus 64)

14.05.2026

Je suis dans le train.
Tout ici est fait pour me souvenir que je suis dans le train.
J’écris depuis la béance.
Mesdames et messieurs, dit le contrôleur, je vous rappelle que notre train accuse un retard de 25 min.
Cette béance que je subis, en qualité de passager, me rappelle que j’ai tout loisir de l’observer.
Est-elle un don ?
Ne faudrait-il pas être aveugle ?
Je regarde le train :
La nature entre et circule.
Elle entre et circule, et dit :
Je suis la béance.
Dans le tunnel, où elle n’entre pas, chaque homme est la maille d’une même toile.
La béance ouvre sur l’ailleurs.
La nature le sait aussi.

(train Nomad)

07.05.2026

Que peut-on
Soustraire, traire
Après ?
Le gain d’obscurité avec le néon qui s’éteint
Le siège dans mes yeux
Les passagers
Le soleil qui frappe les paupières ?
Les doigts formant ces mots ?
La lettre qui change ses voyelles, ses consonnes : qu’est-elle ?
La chute ? le sommeil l’escamoterait comme la pièce dans le faux-tiroir
Mais, confond-on la soustraction de la mort et celle au présent ?
Le poème est un moment gagné.

(Ter

 

25.04.2026

Il y a toujours cet imbécile au milieu du parc, le dimanche, devant l’étang, près du bord d’eau, venant avec femme et enfant jeter des morceaux de pain à l’attention des oiseaux découverts fortuitement. À l’attention des oiseaux ? Non, à l’attention de l’enfant lui tenant la main, du bébé dans la poussette, ou de l’épouse spectatrice du moment. Par ci, par là. Le goûter que l’enfant tient dans sa main, son morceau de pain, se réduit à mesure que l’homme répète sa gestuelle mécanique. Petits, petits. Par ci, par là. Les mies ont à peine la seconde pour se gorger d’eau qu’elles sont englouties dans le bec du canard, de l’oie barrée, d’un cygne. On voit même la mère foulque attraper une miette pour l’offrir délicatement à l’oisillon. Petit, petit. L’ami, la mie. Par ci, par là. Ce monsieur qu’on croise au parc serait sourd à l’argument du promeneur selon lequel son geste provoquerait la mort des volatiles. Et alors ? Comme c’est beau, dit-il à l’attention de l’enfant. Tu as vu comme c’est beau, répète-t-il. On ne sait s’il parle du spectacle ornithologique, de l’emprise qu’il exerce sur l’oiseau, de lui-même, ou s’il veut instruire l’enfant de l’émoi — et sa nuance. Comme c’est beau, comme c’est beau. Tu as vu comme c’est beau ? N’ayez pas l’indélicatesse de contrarier la scène. Il vous jetterait les miettes de son indifférence ou il vous postillonnerait son mépris. Puis, ayant jeté le dernier morceau, vidé les miettes, il s’en retourne avec femme et enfant vers son bonheur quotidien.

(Parc de Bagatelle)

 

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