Editer est une vanité avec laquelle certains poètes s’accordent peu ou mal. Mais un poète édité, quel devient-il ? Un poète qui se retrouve dans. Dans le livre. Se sent-il à l’étroit. Ecrasé, figé, oublié ? Entre deux du même étage. Discute-t-il avec le voisin de fortune ? En a-t-il seulement envie ? Et quand le livre se referme, ne souffle-t-il pas ? Quant au lecteur, celui qui se présenterait tout à fait par hasard, la tranche étant trop petite (c’est voulu par l’auteur), aurait-il envie de le rencontrer ? Ne peut-on pas écrire loin. Le miroir lui non plus ne cherche ni à séduire ni à s’essayer dans les mains d’un hôte. Et si le lecteur s’empare de la phrase, quelle sera la réaction spontannée du verbe ? Mais par pêché d’orgueil, le poète se retrouve avant, après, loin de toute opération.
Catégorie : Journal (Page 3 of 15)
Je pars toujours quelque part. Rien n’y fait. C’est le premier réflexe quand on lâche prise du moins chez moi, du moins maintenant. Ah que le maintenant devrait être une simple vague, vaguelette, vague. Son mouvement suffirait. Il y a le flux des usagers, on dirait des poissons dans le courant. Et, si je suis immobile c’est que j’attends le train. Ah ça y est vite vite voiture 25. Mais aujourd’hui je pars pour moi. Pour un moi tendre, Un frisson parcourt l’échine sur le vieux rail. Le chef de bord est heureux de se couler dans sa voix. On dirait qu’il attendait ce moment-ci, comme un plongeur met sa combinaison. Le quartier de La Défense se dessine dans la brume. Puis le vert. La ligne ondule. À qui s’adresse-t-on ? Aux arbres ? À l’élégant sapin ? À la fumeuse de joint en contrebas du train ? Pourquoi la pensée silencieuse ferait-elle trace. Les maisons de briques rouges apparaissent. « Intermarché » : n’est-ce pas une parole qui se veut rassurante ? Le ter grince beaucoup trop. Je m’imagine dans un lit, avec la passagère assise à côté de moi, lisant les nouvelles sur son téléphone (à sa manière consciencieuse de bouger lentement l’index sur l’écran). Je l’imaginais à côté de moi, m’enserrant le visage dans une main ; à l’écouter me dire des mots d’amour. Nous pourrions faire la paire, me dis-je. Mais la vue de ses chaussures, des mocassins de velours à boucle, inocule un doute. L’équilibre paysager, fait de vertes collines, de franges et de haies, boisées, d’herbes grasses et de cours d’eaux, joue à présent ( sauf quand ) ( sauf quand l’homme y visse ses lotissements). Les goélands culminent. Maison à colombages. Et si une pensée la traverse, ce n’est pas grave. Au port : Le rire des mouettes et le pauvre Saint-Père sur la croix. Et les pâquerettes à ses pieds. Et Dieu dans tout ça ? Sous la jetée.
Je pars toujours quelque part
Rien n’y fait
C’est le premier réflexe quand on lâche prise du moins chez moi, du moins maintenant
Ah que le maintenant devrait être une simple vague, vaguelette, vague
Son mouvement suffirait
Il y a le flux des usagers, on dirait des poissons dans le courant
Et si je suis immobile c’est que j’attends le train
Ah ça y est vite vite voiture 25
Mais aujourd’hui je pars pour moi,
Pour un moi tendre ;
Un frisson parcourt l’échine ; sur le vieux rail.
Le chef de bord est heureux de se couler dans sa voix. On dirait qu’il a attendu ce moment-ci jusqu’à ce jour ; comme le plongeur qui met sa combinaison. Le quartier de La Défense se dessine dans la brume.
Puis le vert.
La ligne ondule.
À qui s’adresse-t-on ? Aux arbres ? À l’élégant sapin ? À la fumeuse de joint en contrebas ?
Pourquoi la pensée silencieuse ferait-elle trace ?
Les maisons de briques rouges apparaissent
« Intermarché » : n’est-il pas une parole qui se veut rassurante ?
Le ter grince beaucoup trop.
Je m’imagine dans un lit, avec la passagère assise à côté de moi, lisant certainement les nouvelles sur son téléphone (à sa manière consciencieuse de bouger lentement l’index sur l’écran)
Je l’imaginais à côté de moi, m’enserrant le visage dans une main ; à l’écouter me dire des mots d’amour.
Nous pourrions faire la paire, me dis-je. Mais la vue de ses chaussures, des mocassins de velours à boucle, inocule un doute.
L’équilibre paysager, fait de vertes collines, de franges et de haies, boisées, d’herbes grasses et de cours d’eaux, joue à présent ( sauf quand ) ( sauf quand l’homme y visse ses lotissements).
Les goélands culminent
Maison à colombages
Et si une pensée la traverse, ce n’est pas grave.
Au port : Le rire des mouettes et le pauvre Saint-Père sur la croix. Et les pâquerettes à ses pieds.
Et Dieu dans tout ça ? Sous la jetée.
Le mot dit une reconnaissance,
Il ne désigne pas l’objet
mais une reconnaissance,
Qu’as-tu reconnu qui vaille d’être nommé :
La glycine en fleurs,
Une jambe jupée
Qu’as-tu reconnu ?
Entre ici et ici, est-il un vertige calme ?
J’aimerais
Mais le paillasson n’est pas vierge
Et si je l’ôte ?
L’espérance serait que la salle d’attente soit en réalité jetée
Jetée d’un ancien port
Et qu’à mes pieds sur le lino
D’autres rêves, tels des poissons, daignent s’approcher.
Le néant qui se manifeste à mesure. Paradoxalement, la disparition amène la beauté toute réelle. Pourrait-on dire qu’un mort est beau ? Un mort est froid. Le baiser que vous portez au front de l’être aimé saisit vos lèvres, vous glace tout entier si vous restez plus longtemps. Nous pourrions dire qu’un mort est beau en ce sens qu’il n’est pas mort, pour celui ou celle que nous aimons, que sa lumière subsiste, comme nous sommes aussi petite lumière parmi les vivants que nous reconnaissons. Non, je ne parle pas de cette disparition radicale, qui saisit au bord du : précipice/précipité, qui marque une rupture. Je parle je pars de cette agrégation de temps qui passe, qui dessaisit l’être de sa chair, de sa vitalité ; de celui qui fait l’expérience de sa, de sa perte ; eh bien, celles et ceux qui lui ressemblent, mais le précèdent, eh bien ceux-là pourtant lui paraissent, malgré la disparition de l’image, malgré l’effondrement de matière, et la perte d’usage, et bien ceux-là portent pour qui sait le reconnaître, ceux-là portent les gestes d’une innocence première, d’un visage sorti du temps, non pas figé par celui-ci dans un souvenir lointain, mais d’un visage ayant gagné la porte du temps, qui vous regarde là où vous êtes, à vous battre contre la vague, contre l’embrun, contre la perte. Alors oui, les flots seront souventefois plus durs, mais là où nous allons, vers le point ou la constellation : quelle importance ?
Tout ce qui va de soi ; ce qui rassure. Comme le langage.
Comme le lent gage de la personne qui, soufflant un peu, avant de s’asseoir, décroche son ; d’une manière naturelle, vieille de mille siècles ; décroche son : sac de l’épaule ; sa lanière ; l’ôte du pouce ; avant de, d’une manière naturelle qui dit : je peux ôter mon sac et m’asseoir ; d’un geste su ; je peux ôter mon sac de l’épaule et m’asseoir ; dans le siège, dans le siècle ; m’y balancer, souffler un peu, fermer les yeux.
Tout ce qui va de soi, et qui rassure. Dans le TER, les voyageurs sont assis, à lire, tousser, à pianoter sur le portable. Cela ne va pas de soi de se retrouver là ; cela peut être drôle. Mais la terreur ? Le vertige qui sépare la représentation, de l’endroit.
D’où la nécessité de s’occuper, de manger des chips, de frapper son gamin avec ses paroles, de scroller sans cesse. C’est dur.
Alors cette lanière que le voyageur peut : ôter du pouce, dans un geste : convenu, cette lanière que le voyageur peut quitter ; cette lanière qui rassure.
Tout ce qui va de soi et qui rassure. Jusqu’à la corporalité elle-même, à double tranchant : monstrueuse et nécessaire.
Comme la question : irréductible.
Le réel aussi est un instrument
Les mots, tout sonne faux
Quelle couleur choisissons-nous ?
Quel moment fait-on vibrer ?
A-t-on exploré le langage
Sait-on ses propriétés, Toutes
Ses combinaisons nouvelles.
Sait-on voir ?
Je suis enfermé dans le cauchemar des jours. Je suis prisonnier du corps. À moins que le corps soit prisonnier de moi ; vasque ouverte sur le monde. Je n’ai pas vraiment choisi d’être ici ni aujourd’hui. Et toute l’information traitée, autour de moi, fait peu pour mon confort. Être sur une île déserte ajouterait à mon désarroi. Je laisse passer à travers mes yeux, deux vifs sourires sauvages et timides. D’un noir précieux. Il faudrait imaginer le corps comme une caverne, comme un abri, habité par deux félins, toujours libres de la quitter, ici et maintenant pour la grande aventure.
J’aime voyager dans le sens qui n’est pas le sens de la marche. C’est-à-dire, entrevoir qu’une couleur spéciale serait possible, celle d’un présent ressuscité. Le dire avec mes mots me ferait replonger invariablement dans le passé, je veux dire dans l’épaisseur d’un quotidien et d’un temps parfaitement rangés pour accomplir des tâches parfaitement stables, comme ces tables en bois, d’artisan ou de couturier, disposant ici et là de petites rangées de tiroirs, avec leurs boutons en métal, qu’on tire, qu’on ferme. L’instant d’ailleurs que j’évoque tiendrait dans l’un d’eux, ou peut-être dans le tiroir central, large, profond, celui dans lequel serait rangée la matière précieuse vouée à l’oubli. Mais la chose est déjà vite oubliée : Je voyage dans le sens de la marche malgré le fait que je lui tourne le dos. Mais je me souviens qu’il existe un point quelque part, à tâtons dans le tiroir, dans l’un des tiroirs, qui aurait la texture de celui posé ici.
Je suis dans le train. Il vient de s’arrêter en gare de Valence. Je retourne à Paris. Virgile est à côté de moi. Il lit un livre et mange un biscuit. Je lève les yeux. Je sais être nulle part. Mais la pression est trop forte le train s’est rempli. Il est beaucoup de bruits. Une fillette colorie un cahier. Bientôt, elle apprendra l’écriture. Et un jour, si elle est courageuse, elle désapprendra tout. La dérive est inouïe entre l’instant où nous sommes et la trajectoire. L’écart est épuisant. J’aimerais rester ici. Mais tout commencerait par une parole. Je ne sais pas ce que montre l’intérieur de mes yeux. Ni l’expression de mon visage. Peut-être ressemblé-je à un rocher tant j’ai fini par taire. Peut-être faudrait-il considérer l’espace lui-même, le train, ne pas abandonner sa structure, et le remplir d’une autre couleur. Comme la fillette qui colorie son cahier bleu. D’autres voient d’autres circonstances : ceux qui voient par delà les astres ; ceux qui voient dans les liens. Mais est-ce insoutenable de voir ici ? Pourquoi oublie-t-on ici ? Et pourquoi le train se prête-t-il à ce genre de manifestation ? J’ai envie de partager mon questionnement avec l’inconnu du train, que nous partagions le même, un instant, l’instant dans un instant, mais aucun inconnu du train ne me regarde dans les yeux. Il sort des bulles de ma bouche.

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