Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

01.02.2025

1er février 2025
18 h 06
Le merle revient
J’écoute sa phrase
Il parle –
Je l’écoute. Il élabore des phrases plus modulées que la voix de l’homme Donald Trump
Ce merle posé près de moi a plus de vertu, dirait-on
que le président de la première puissance
du continent américain
(Ensuite, pendant quelques instants mes pensées vont comme des feuilles au vent)
Le soir tombe
Il est 18h 12
Le merle s’est tu.

Livre de comptes

Il faut imaginer un homme assis. À sa table de travail ; comme tous les jours. Un homme assis comme tous les jours à sa table de travail. Cet homme porte une vigilance particulière au livre de comptes : il vérifie les chiffres, l’équation, les mots, la découpe, la photographie. Il vérifie que tout soit nommé, compté ; il vérifie que tout soit vérifié. Il fait cela chaque jour. Son jour procède comme chez tout humain d’une métrique assimilée. C’est le même jour qui se présente. Le soleil suit sa course. La terre suit la sienne. Les ombres tournent. Cette semaine ne peut être vécue en accéléré. Le vertige nous saisirait et nous serions de toute façon morts, comme le protagoniste de cette aventure, comme le protagoniste de cette fiction. J’écris Fiction. Le mot est à double tranchant : je coupe un saucisson, certes. Je dis Fiction. Cet homme épluche son livre de comptes. Il tourne les pages, vérifie les entrées, les sorties. Cet homme ne le sait pas, mais par ce geste il vérifie sa table, le livre, sa main, le crayon, même si son intention première est là : à compléter les tableaux, les chiffres dans les tableaux, les chiffres. Par sa présence, cet homme vérifie le monde. Il ouvre la fenêtre. Cet homme se dit qu’il n’a de toute façon pas vraiment le choix, qu’il fait ce qu’il doit faire. Et si ce n’était pas ça précisément, ce serait autre chose ; de toute façon. Il se rassoit. Il se sait, il se sent bien, dans le balancier du corps, dans le balancier de la seconde. Cet homme tient le livre de comptes. La fiction dans son mécanisme se met parfois à trembler, rarement. Mais alors quelque chose se tend. Et l’horloge semble s’arrêter, suspendue entre deux états. À cet instant, il est possible de sentir, un léger — Les mots ne viennent pas. C’est un certain décalage, un certain flou. Un certain flou entre la page et la page, entre la pièce et la pièce. Un battement de cils aurait pour fonction de corriger l’erreur ou l’heure elle-même. Mais le trouble ne viendrait-il pas saisir les autres sens ? L’ouïe et le toucher lui-même qu’un geste lui-aussi instinctif déroberait au regard, en cet instant non mesurable. Comme si le temps lui-même, mourant, générait un sursaut de lumière dans lequel l’homme verrait — Elle, tapie au plus obscur de la parole. Que dirait-elle, cette muette ? Seulement, pourrait-elle entendre, dans l’oreille de l’homme ; un craquement ? puis la saillie subite, soudaine, d’une lettre expulsée, permettant de voir, à nouveau, sous le clignement de paupières, que la page est la page, le livre le livre, et que la somme de deux chiffres vérifient par leurs quantités respectives. Que main est la main. Que le paysage est. Et sur tout, que le temps a retrouvé sa pleine clarté, qu’il n’est pas éclaté. Et que cette minuscule friction était une simple fiction, dont on a presque gommé trace.

24.01.2026

11.01.2026

Les gens n’ont le temps de rien. Aussi je devrais raccourcir cette nouvelle pour avoir une chance de rencontrer mon lecteur. Mais son manque d’attention risquerait de nous entrainer tous deux dans la chute. Mais son manque d’inattention risquerait de nous percuter. Cela s’appelle le principe de résistance, de réalité. Il a beau forcer je suis là, derrière. Je résiste. Il pousse, je tiens encore. Si bien que ce jeu minuscule pourrait durer des heures. C’est à moi de cesser alors que le lecteur lui continuerait volontiers. Les gens veulent des intrigues. Ils veulent des histoires dans lesquelles se réfléchir. Ils veulent des miroirs dans lesquels se reconnaitre. Le cadre s’y prête. Le cadre s’y prête.

 

29.01.2026

« Elle aussi voulait partir, mais elle est en retard », dit-elle dans son téléphone. Ce matin, la brume s’est glissée dans le RER ; son paysage. Reviens. Reviens ici. Redescends dans la sensation. Tu es dans le RER comme un soldat aux aguets. Derrière son rocher. Reviens. Reviens encore. Tu es ce que tu vois et ce que tu vois est immédiat. Prends l’immédiat dans tes mains, tes bras. J’ai beau avoir mon âge, l’immédiat et moi-même nous nous regardons. Un instant. L’immédiat est l’espace révélé à lui-même. J’éclate tous les ballons.

24.01.2026

Et si. Mais si. Et si.
Et si l’idée aujourd’hui était, simplement, de sortir de mon corps. Une sortie franche, nette et vigoureuse. De se dire Ah enfin, c’est l’heure ! C’est l’heure de. Du geste. La difficulté dans mon cas, maintenant que je vais dans la rue d’un pas vigoureux, franc, net, ma difficulté tient dans les conditions de l’expérimentation, car ce que je constate, est que, de cet arrachement, il reste, dans l’attention – ou la tension de posture –, une image. Une image en mouvement : celle de l’arrachement. Et pas. Pas plus. Certes elle fonctionne parfaitement, comme le moulin à poivre qu’on tourne, de deux, trois degrés. Mais après, mais après ; mais après. Que reste-t-il ? J’en suis là depuis tout à l’heure dans mes pensées.
Je me rends compte que mon corps est déjà loin, qu’il marche d’un pas franc, net et vigoureux. Si bien qu’il faut que je me dépêche de le retrouver.
Je l’ai même perdu de vue.

 

14.01.2026

Peut-on ?
Alors la question va se concentrer sur les deux termes de la question, entre, entre les deux, sur le trait, le pouce et l’index des deux mains vont soulever les deux termes, verbe et pronom, et tester la solidité entre les deux : 
Peut-on ?
Si l’on peut, la question n’eut jamais peut-être vécu.
Si l’on ne peut pas, reviendrait-elle ?
Peut-on ?
La tentation est grande de vouloir tester la résistance entre les termes,
Et mouvementer le trait d’union, comme on peut faire entrer un rêve par effraction.
Mais il est plus sage de garder la question en l’état,
Avec l’hypothèse qui ne serait jamais vérifiée.

15.01.2026

Chaque jour, je fais le même effort. Rentrer dans une boîte. Le vide me fait-il peur ? Je dis : Je n’ai pas le choix : J’ouvre le couvercle : je m’installe : je fais des contorsions inouïes je m’en félicite : je me félicite d’avoir tenu je suis heureux de mon sort je me convaincs, à la fin du jour il ne s’est rien passé sinon d’avoir tenu dans une boîte avec il faut bien l’avouer quelque exercice de délassement. M’évaporer ? Je suis quelqu’un de solide. Me sublimer ? J’y songe. Mais réfléchissons. Que se passerait-il ? Rien d’autre au bout d’un moment vague que la recherche d’une nouvelle boîte. La liberté réside-t-elle dans le fait de passer de l’une à l’autre ? De se contraindre soi-même dans sa boîte, sans contremaitre pour vous y obliger ni vous soumettre ? D’être admiré pour votre souplesse et vos talents de contorsionnistes par vos collègues, ou des passants passant par là ? Est-il des secrets que je n’aurais pas percés, comme celui de boîtes emboîtées ? Doit-on s’exercer à l’illusion, séparé dans deux boîtes, tantôt réuni ? Faut-il maintenir le mystère d’une boîte, mi-ouverte mi-fermée, tant les deux états semblent vérifiés ? Un chat miaule à la fenêtre. Il a faim.

21.01.2026

Je sais. N’idéalisons pas. On se projette ici ou là. Mais que ferais-je sur un yatch ? Au milieu de l’océan. Par temps clair. Je m’ennuierais. Je regarderais la mer. Le clapotis. Je penserais : j’aimerais être la mer. Puis je rentrerais dans le yatch. Je chercherais le lieu où ne pas penser. Je lirais ce texte, avant de regarder la mer à nouveau. Et je dirai : que fais-je là ? Je voudrais ne pas avoir de yatch. Les gens ont moins, en mieux. Avec leurs soucis, comme des casseroles qui tapent, chaque fois qu’ils tournent la tête, à la recherche d’on ne sait quoi. 

 

« Older posts

© 2026 Raphaël Dormoy

Theme by Anders NorenUp ↑

%d blogueurs aiment cette page :