Littérature, écriture

Catégorie : Poèmes (Page 1 of 37)

Journal des poèmes 

12.06.2026

Je suis dans le TER. Et si je n’avais pas de langue, cette phrase aurait-elle tout son sens ? Un homme assis devant moi vient de finir de tourner les pages d’un grand livre, on dirait de photographies. Sa main est encore posée sur la quatrième de couverture ; il regarde le paysage, se frotte la joue, regarde le livre à nouveau, baille, regarde dehors avec un air rêveur. La femme assise devant moi vient de sortir un livre. La couverture est arrachée ; elle est noire : je vois le mot Art écrit en gros dessus, mais pas le second. L’un comme l’autre ont deux mains, avec une alliance sur l’annulaire de la main gauche. Il est facile d’écrire dans un TER d’autant que les détails ne manquent pas. Par exemple la boucle d’oreille de la femme de dos, avec sa tige en forme d’hameçon ou de poisson, et la demi-perle offerte sur un plateau. Mais dans les faits, soyons concrets. L’art de la description est figuratif. Et le talent de l’écrivain peut se mesurer à sa capacité de représenter le monde dans sa précision figurative. Mais que resterait-il sans figuration ; mais aussi sans abstraction, sans émotion ? Quel moyen aurait-on pour décrire le monde tel qu’il est ? L’homme tourne les pages d’un autre livre, dont il vient d’ôter le film transparent. Un voyageur se mouche et se mouche, se mouche encore. Ainsi on ne peut que mentir. Mais l’homme a besoin de mensonges vérifiables.

(Ter)

03.06.2026

On dirait qu’il n’y a pas de place
Pour accueillir la seule chose qui vaille,
Dès qu’il ouvre la bouche
Ça tombe à côté
Comme des cacas d’oiseau.
Ouvrez la bouche pour voir :
Ça tombe à côté.
Quand c’est là,
Tout le monde se tait,
Personne ne dit rien.
Lui, ça fait des années qu’il se tient là, sur la petite place,
Avec son costume d’oiseau
Des années, vous dis-je
Eh bien rien ne sort.
On l’a vêtu comme ça, de plumes
Ce sont les gens du quartier.
Ils sont sourds, paraît-il
C’est pour ça qu’on lui a mis les plumes,
Pour le reconnaître,
Vous comprenez ?
Alors il agite les ailes,
On le reconnaît
Si bien qu’il se reconnaît,
C’est pour ça qu’il reste.
S’il avait la parole, il eût été chanteur,
À faire vibrer l’air avec ses bras.
Mais voilà,
Il est un poète.

31.05.2026

Le sait-il,
L’étranger ici, étranger au lieu,
Ne l’est bientôt plus.
Il est le prolongement de la fauvette noire
Son chant ; de la palme du charme.
Plus encore, il semble entretenir déjà
avec chaque arbre du bois la même cordialité
que chacun d’eux, le tilleul, le platane, tresse avec chacun.
Ce n’est pas si différent de l’accueil d’autrefois,
en d’autres lieux, reculés du monde.
Je leur dois le même tribut.
Le présent correspond avec ses hôtes ; avec le passé.
Cordialités du monde ;
Cordes silencieuses.

(Square René-Le Gall)

21.05.2026

Si le mot disparait, que reste-t-il
Que reste-t-il du monde.
Arriverais-tu à la source ?
Arrives-tu à boire.
Le poisson qui s’y essaie, l’écarterait
Fait jaillir une ombrelle
d’eau. Plus sa bouche s’approche,
Plus l’ombrelle grandit.
Le doigt la touchant deviendrait d’eau.
Que resterait-il du monde,
Un poisson sans les mots.

(Au Grand Bonheur, Ris-Orangis) 

19.05.2026

Je suis dans le lieu, avec mon bagage à dos et puis mon bagage à œil chargé de ce que je me représente du lieu. Que voulez-vous, l’habitude et on ne se rend pas compte des choses qui se cumulent au quotidien dans le bagage à œil à force. À force. Mon bagage à dos est léger. Il contient mon travail du jour, ma pitance et le soir quand je quitte mon travail il ne pèse plus que sur mes épaules. Léger. Mais mon bagage à œil. Je ne m’étais pas rendu compte comme il est encombrant, à quel point il m’encombre, me gêne dans mes déplacements. Non mais, j’ai l’air d’un obèse qui ne passe plus les portes du métro à force. À force. Si quelque ange m’observe : car son poids ne pèse presque pas, disons qu’il encombre mais que sa masse est transparente. Et c’est ainsi chaque soir, chaque matin. Mon bagage à dos. Mon bagage à œil. Un peu plus léger le matin mon bagage à œil. C’est lié à l’évapotranspiration des rêves, comme le tour de taille qui diminue la nuit, ou la cheville. Ça dégonfle un peu pendant le sommeil. Il y a parfois cette poussière dans l’œil, qui gêne, qui gêne, à vous en faire dédoubler le regard, le bagage à œil d’un côté, l’œil le lieu de l’autre, la nuit au milieu, avant que l’image ne se reforme.

(Rer C)

07.05.2024

Je ferme les yeux, je suis obligé. Je ferme l’oreille. Comment maintenir l’œil ouvert en cette circonstance. Les astres sont rares à l’échelle du bus. L’écriteau lumineux s’éclaire ; les portes s’ouvrent ; le bus accélère ; le bus freine ; le bus dit ; etc. Pour rester dans le bus, à hauteur d’astre, il faut pouvoir maintenir la paupière ouverte dans un léger retrait ; et sourire. Un regard trop insistant, même fugace, vers n’importe quel passager densifie d’un coup votre masse. Les bascules de paupières n’y changent rien. La sombre énergie cosmique se déverse en vous. Alors pour sortir du bus ensuite, je ne vous explique pas. La tête dans les chaussures, bonjour les contorsions. C’est mâlin.

(Bus 64)

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