Littérature, écriture

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08.08.2026

:
Par quel bout les prendre
Il resterait un siècle, une éternité, un instant plein, l’étrangeté ne faiblirait pas
Celle qui nous ramène : au même lieu.
On ne saurait trop quoi faire des lettres restées en poche.
On tenterait une virgule, découpée au canif, les points comme autant de noyaux de cerise déjà sucés
L’endroit ressemblerait à une forêt luxuriante, mais tempérée, d’une hospitalité douce ;
L’endroit ressemblerait au lieu banni de cette même hospitalité avec, autour d’un arbre mort, une chaise en tissu, poussiéreuse et, sur le sol, tout plein de débris jusqu’aux routes goudronnées qui enserrent l’espace ;
L’endroit garderait sa forme intacte.
Nommer nécessiterait l’abandon du trophée
Un plein, il me demande :
Après je m’en vais.

23.07.2026

Tout ce qui s’écrit passe. Et tout ce qui s’écrit s’oublie. Mais parfois, on souhaite ardemment que quelque chose existât. Et ce quelque chose n’existe pas encore. Si bien qu’on poursuit l’effort. Le paradoxe est que cette chose existerait sans nous, puisque la chose fut déjà donnée et que comme toute chose elle suivit le chemin de l’oubli. Mais la foi est que l’esprit s’entête à ce que la chose existât. Comme si l’effort animait la roue de la chose oubliée. Et ce, même si nul destinataire n’exista à cet instant. Il est possible aussi que ce pour quoi l’écrivain ayant travaillé, l’écrivain ayant été travaillé, n’existe plus, comme la chose fut perdue, dissoute, égarée, ou que l’écrivain n’est plus ; et qu’une tout autre pensée, celle qui continuait de s’écrire, mue par le désir de voir la chose exister, trouva elle sa place dans un autre livre.

19.07.2026

Là, dans le métro de la ligne 5, les portes se referment. Quai de la Rapée. Il reste cinq stations. Comment faire ? Comment faire en sorte de sortir, de revenir ici ? Bastille, presque. La rame dit sa litanie. Bastille. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Ma seule issue sont les yeux d’une voyageuse. Breguet Sabin. Breguet Sabin. Un voyageur porte au poignet une montre ancienne. Cet objet discret, à la différence de l’heure inscrite partout, me sort du temps. Richard Lenoir : destination partout. Oberkampf. Respiration lente. La structure bascule. J’ai l’impression de voir ici, depuis un hublot. J’ai l’air d’être arrivé sur une île grecque, de fouler son sol pour la première fois. République, République. Je salue les autochtones, les vacanciers.

Ligne 5

 

29.06.2026

Je suis à l’aéroport. Je suis au point de rencontre. Je suis assis. Je m’extrais de ma perception. Une sirène se met en route à intervalle régulier. Cinq mouvements longs, à intervalle régulier je les compte. Sur l’écran d’affichage, deux publicités se suivent en boucle. Avancez, s’il vous plaît. La carte d’embarquement s’il vous plaît, reprennent en boucle les agentes. Je suis là depuis une heure. Le flux des passagers est continu. Un passager par seconde — par grappe de trois à cinq, comme les gouttes colorées du sablier liquide, hypnotiques dans le mouvement circulaire du toboggan — passe. L’étage au-dessus, ils circulent dans l’autre sens. Le haut-parleur sollicite la vigilance des passagers pour tout bagage abandonné, en français, en anglais, vigilance ou menace puisque le bagage oublié sera détruit. Systématiquement. Avancez, s’il vous plaît. Présentez la carte d’embarquement, s’il vous plaît. Les sirènes poursuivent leur mouvement, dans le doux brouhaha. Préparez vos cartes d’embarquement, s’il vous plaît. Je ferme les yeux. Je détends les moteurs. Je vais vérifier les papiers, chuchotte-t-elle. La chute s’envole.

(Orly, 29.06)

28.02.2026

Ici ou là,
Dans une chambre d’hôtel
Au bord de mer

Ou loin chez soi

La même question survient :

Toutes ces présences, en soi
— Qui nous peuplent,
Qu’elles sont absentes
Une fois le corps considéré, dépassé
Que le corps reste seul.

Ici,
Dans cette pièce, dans cet hôtel
Au bord d’eau

Ou loin, chez soi

La question viendrait après :

Il faudrait sauter une ligne.
Ce serait une question sans phrase.

Il resterait le point
d’interrogation

auquel se serrer.

(hôtel, Dieppe

15.01.2017

J’aimerais ne pas mourir. Ensuite, je pourrai mourir. J’ai toujours la joie que la suivante soit lâche, ne tienne pas. J’y mets les pieds. Lorsque je tombe à l’eau. Lorsque je tombe à l’eau, point. J’en attrape deux, identiques. C’est là que je les cloue, histoire de. Ça finit par faire une belle cale, un bel intérieur : au sec, bien au sec. J’entends le bois craquer, les poissons eux aussi ; les poissons, argentés, vont en banc. On s’assoirait presque. Je m’allonge pour les contempler. Et puis c’est le grand départ. La cale qui glisse, la cale qui glisse. On ira presque loin. En rêve. En rêve, à l’avant de la proue. En rêve là commence l’aventure. On me dira non, je dirai oui. Je me souviens d’épais brouillards. Je me souviens d’épais brouillards à l’avant de la proue. Mais dans épée, il y a épier : épier quoi ? Ici, les gens ne vivent pas dans le monde réel.

07.11.2025

Je ne veux pas lever les yeux. Je les maintiens sur le téléphone. Sur l’écran. À quoi bon, à quoi bon voir ? Chacun dans le wagon, des passagers, cherche un sens à sa vie, l’a trouvé ; et si ce n’est sa vie, un sens au monde, à la situation… Les feuilles dans les arbres, jaune-or, le long de la voie ferrée, ne mentent pas. Tous les corps, vus de dos, non plus. Ils sont là, posés, prostrés, à une distance équitable les uns des autres; cette distance entre les corps, c’est le luxe du RER C de 9h57. Mais le monde, lui ? Le RER C de 9h57 vérifie à chaque instant les conditions de sa représentation. Mais le monde ? Le monde aussi. C’est le principe de fiction. Il est phrase, sans commencement ni fin. Je baisse les yeux. Je me replonge dedans. Dans mon téléphone.

 

24.11.2024

Que pourrais-je voir à quoi je ne sois pas attentif. Je suis attentif aux personnes, à leur posture, à quelques informations, panneaux, à une atmosphère d’ensemble… “Attention, freinage puissant” est-il écrit à côté de la porte automatique, ou encore “Cédez votre place”. Mais je manque à chaque fois les détails, comme par exemple le motif du siège sur lequel la passagère face à moi est assise, ou la forme des poignées de sustentation, ou le nombre de stries du soufflet entre deux wagons. Mais surtout, il est cette chose qui m’échappe toujours, qui échappe à chaque fois, qui tient en cette phrase, salvatrice quand elle se rappelle à moi : Tout va bien, je suis arrivé. Oui, je suis arrivé. Où que le train aille, où que j’aille. Alors, je peux ralentir… Je peux souffler…
Mince ! mon arrêt.

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