Littérature, écriture

Catégorie : Journal (Page 1 of 11)

11.07.2024

L’espace sauvage entre à nouveau.
Il suffit d’un peu de vert dans le verre train. 
La verdure est dedans
puisque le verre est dedans,
puisque toute la scène est dedans avec la Seine en sus, elle-aussi devenue sauvage.
Pourquoi dirais-je « devenue » et non « redevenue sauvage » : puisque l’état ne va jamais de soi, est instable, est la partie merveilleuse du miroir quand il se tourne montrant sa cache avant qu’il ne revienne à son état d’équilibre.
J’écris « revienne » et non « vienne »,
Dans cet ouvert encore où vers
Un instant.

 

06.07.2024

Nécessairement, le poète bute sur le présent. Il n’a que faire du passé, des sillons achevés, non achevés. Il bute sur le présent. Il ne peut se résoudre à ce que le présent lui résiste, à se laisser enferrer en lui, à perdre tout espoir de jours meilleurs. Le poète veut maintenir un temps de distance avec le présent. À la rigueur, il peut promener le présent en laisse, mais ce serait par facétie, pour le bon mot, pour surprendre celles et ceux qui tirent l’indécrottable passé qui lui refuse d’avancer ! Il en résulte des scènes tout à fait déplacer, comme quand le présent monte le passé devant les yeux attendris des enfants, perplexes de leurs mamans. Parfois c’est tout à fait l’inverse, et chacun se met à houspiller la scène, tandis que le présent reste affable. Mais le poète lui ne veut pas se laisser enferrer par le présent. Il veut respirer un air : un air qui n’est ni d’hier ni d’aujourd’hui. Le poète veut prendre son temps, ou le perdre ; il n’est pas avare à la tâche, et peut tout à fait produire un travail ingrat, s’y soumettre, tant que l’aventure est faite pour ne pas durer, qu’elle puisse se croquer comme un gressin. Pas trop, pas plus ; juste ce qu’il faut pour nourrir son homme et l’imagination, et donc son écriture, puisque l’écriture est une somme de situations que l’écrivain se doit de rendre exactes. Mais le présent, ce présent-ci, ce mur, cette ligne dure, il n’est plus qu’à poser le coude dessus, regarder, contempler, accepter de ne pas aller plus loin, accepter que ce présent-ci soit une impasse, revenir là où sont les nuages — ce grand îlot de candeur, de fraîcheur, de possibles. Et tant pis si l’aventure se finit là, au pied d’un ici. Rembobiner, abandonner l’horizon, la perspective. Et sortir, non plus avec le présent mais avec ce présent devenu futur antérieur.

09.06.2024

Le mystère du monde pourrait reparaître ;
Il suffit de s’asseoir
Il suffit de s’asseoir
Sur le banc, le second mouvement ne va pas de soi ;
Le personnage est de glaise,
Ouvre à peine l’œil qui se referme.
Mais il sait reconnaître aujourd’hui le chant de la fauvette noire :
Cela se voit à la forme de sourire qui se dessine sur sa tête, tandis que son œil s’ouvre à nouveau avant de disparaître ;
Le chant de la fauvette noire, il fait comme le saltimbanque qui trouverait appui sur l’une et l’autre échasse, pour y grimper, s’y élever jusqu’à hauteur de ciel.
Mais lui le personnage de glaise, qu’y comprendrait-il ? Quelle métaphore filerait-il?
Un « O » peut-être, déjà fort appuyé ;
Il suffit de s’asseoir
Il suffit de s’asseoir,
Deux yeux grands ouverts, c’est déjà pas si mal.

08.06.2024

Mais puisque la poésie ne peut rien dire
Ne peut rien nommer correctement, et nommer quoi ?
Que l’espace est pollué du langage,
Toutes les formes qui se manifestent
(Je ne parle pas des réclames)
Alors il faut abandonner l’idée même d’un mot,
Se contenter d’un sourire,
Parenthèse ; lumineux dans l’obscurité.

 

19.04.2024

Dans la salle d’attente du pédicure, il est une tortue. Une grosse tortue qui ressemble à un crapaud. C’est une tortue de Floride, dans un bac de 90 cm par 45 environ. Elle est dans un coin de l’aquarium. Elle avance, elle avance dans le coin sans cesse. Dans le coin extérieur, celui qui donne sur l’intérieur de la salle d’attente. La salle d’attente fait la taille d’un carré de 2 m par 2 m environ. Le sol est constitué de petits carreaux de 2 cm, qui sont bleus, blancs, bleu marine. Je suis assis sur l’unique chaise qui fait face à l’aquarium sur sa longueur. Sur la porte d’entrée, entre moi et l’aquarium, l’écriteau Sortie est posé. Je suis pris d’une grande compassion pour cette tortue qui se débat sans cesse dans le coin extérieur de l’aquarium. Mon cœur se serre à la vue de cette tortue. Elle a des motifs à carreaux sur le dos. Le volume sonore qui emplit pièce est l’eau qui coule en continu, qui fait bouger l’unique pierre en équilibre, les mouvements de griffes de la tortue sur la paroi sont en revanche silencieux, mais les coups de la carapace à chaque mouvement se répètent. Dans la pièce à côté, là où officie le pédicure, ça discute cor : cor dur et cor mou, corps qu’on râpe et vacances à Cordoue. C’est la première fois que je me rends chez le pédicure. Je me mets à éprouver une terrible compassion pour la tortue. Peut-être est-elle heureuse ici ? Pourquoi vais-je lui attribuer mes sentiments. Mais je ne peux pas croire que sa vie se résume à ça. Ça remue sous mes chaussures. Ce décor de salle d’attente, pauvre à souhait, doit être fantastique pour elle, au sens premier – non ? Si cette tortue met sa vitalité, toute sa force dans le coin extérieur de l’aquarium, que ces mouvements incessants la soulèvent en pure perte, si ce n’est de se dépenser, n’est-ce pas pour s’échapper d’une localité où les forces en présence, physiques et obscures, la maintiennent ? Par quel miracle réussirait-elle son évasion ? L’énergie qu’elle met dans l’instant me renvoie à notre condition, où les uns les autres, prisonniers de leur localité, finissent par abdiquer ; où chacun finit par trouver son point d’équilibre. Ainsi la vision des mouvements de cette tortue, si tant est que l’homme soit au mouvement, et sa localité dans l’aquarium, ne sont pas sans me rappeler les paroles d’où chacun émet. Alors, à quel endroit du monde sommes-nous – réellement. Et faut-il aller chez le pédicure pour en causer ?

02.05.2024

Je flotte dans cet espace et je comprends malgré moi la conversation de mes voisins. Il pleut depuis ce matin, depuis hier, depuis toujours dirait-on tant il pleut. Il pleut. J’entends la conversation de mes voisins et je la comprends. Je comprends les phrases. D’un point de vue chirurgical, je comprends leurs phrases. La buée s’accumule sur les vitres du rer. Et le bandeau d’information défile. Je comprends les phrases de mes voisins. Mais je comprends l’espace autre qui s’ouvre aussi. Je comprends l’ordre au-dessus ; que chaque phrase met du sens à l’histoire, au monde au lieu, à chacun. Mais ce n’est pas ça qui est beau à voir. Ce n’est pas ça qui est beau à sentir. C’est l’ordre au-dessus, l’ordre au-dessus qui coule comme le ruisseau coule. C’est ce néant qui est si délicat à sentir, à humer. C’est beau à sentir, à vivre. À ressentir, à respirer. Et mes petits mots qui font des cailloux là-dedans. Et mes phrases qui font comme des algues accrochées à l’instant. C’est beau à sentir, avant de replonger comme la grenouille dans son reflet.

18.03.2024

Les signes ne disent rien. Et pourtant ils se montrent.
Deux trois suffisent pour voir un nuage
Et dans le nuage quelques perturbations à venir.
Comme cette femme qui dans le métro renverse devant moi au moment de se lever le contenu de son sac, et que les capsules de café se mettent à rouler sous nos pieds comme un jet de cauris.
Qu’annonce l’hyménoptère sur la vitre du train ? Rien, lui peut-être.
Malgré tout, il y a ici dans cette rame presque vide un horizon sensible d’océan par lequel je respire
Puis, une femme sur le côté, puis une femme de dos.
La femme est un mystère délicat qui vaut bien quelques nuages.

 

12.03.2024

Ce matin, en allant au travail, enfin de mon bureau au bâtiment principal de la mairie, il y avait dans la rue qui monte, que j’étais en train de descendre, un magnolia en fleurs. Ce magnolia, posté en limite de propriété, était une variété peu commune à mes yeux: d’un galbe dense, comme une main ouverte, en partie ouverte vers le ciel, avec des fleurs plus nombreuses sur ses branches, dont la forme épousait celle de cette main tendue vers le ciel, et d’une couleur tirant sur un violet plus dense que le violet. Et, près de lui, non loin de lui, des gouttes, d’eau, accrochées à une branche, à des branches, d’un cerisier, qui lui n’avait à cet instant que ces gouttes, d’eau, suspendues à ses branches pour rivaliser. Je me suis dit que j’avais de la chance de passer demain encore dans cette rue, pour être surpris de ce qui allait arriver.

16.03.2024

Que reste-t-il après le poète ?
Il reste un magnolia étoilé fleuri 
Une paire de jonquilles quelques minutes après,
La vinca minor rampante, discrète en pied de pavés
Le chant métallique de la mésange par delà les branches du bouleau
Et l’insatiable merle à la pointe, aux pointes du jour.
Il reste l’homme ;
Et celui que le regard tend vers ces choses
Malgré.

 

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