La poésie m’a quitté. C’est peut-être une bonne chose. Je longe les murs. Elle n’est plus en moi. C’est peut-être une bonne chose. Dans ma chambre, les livres s’entassent comme les souvenirs rangés au fond des cartons ; sauf que les livres sont placés sur mes étagères. Parfois, l’un d’eux traîne par terre pour une page qu’on chercha. Mais la page a disparu. La vie me semble faite des multiples fils d’un étendoir – prendre soin de ces fils, les dérouler, les faire grandir – sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus rien à sécher. Cette absence de vue m’offre une vue sur la vie elle-même. Aujourd’hui la mienne s’exerce à… Point.
Catégorie : Madame Edmonde (Page 5 of 6)
Autrefois j’aimais la plage. Autrefois j’aimais la plage. Mon plaisir était double, inouï. Les autres ne comprenaient pas. J’avais du mal à mouvoir mes lèvres qui tremblaient. Pis, je répétais. Répétez ! me disait-on. Autrefois j’aimais la plage. Et il fallait deux fois à l’autre pour comprendre mon plaisir, sans jamais rien sentir. Autrefois j’aimais la plage. Moi, c’était ma façon heureuse, méthodique, mélodique, de dire à l’autre mon plaisir. Autrefois j’aimais la plage. Autrefois on ne s’encombrait pas. On laissait ce qui comptait. Moi, j’avais le sentiment d’encombrer avec mes deux bagages.
Aujourd’hui, mes heures gagnées étaient : un rayon de soleil perçant le soir ; les pas d’un enfant explorant le monde, et son centre de gravité ; puis, à et instant de me coucher, le livre posé sur ma table, que je ne lirai pas ; enfin ce moment – ouvert. Si je mets bout à bout ces éléments, cela fait : six secondes pour le premier, trois pour le second, deux pour le troisième, et les secondes actuelles ; soit moins d’une minute aujourd’hui. C’est peu. Mais si ce rayon de soleil n’était pas venu, si l’enfant ne m’était pas apparu, alors ma journée n’eût connu nulle grâce, et je serais resté au seuil du monde et de moi-même, la porte fermée.
Avez-vous remarqué qu’on peut lire un texte, sans rien lire de sa suite ; sans rien décoder, continuant la lecture mécanique comme le sillon sur sa dague. Cette phrase ne veut rien dire, mais après tout, pourquoi pas. Les cloches sonnent les vêpres une fois par mois. Et ce genre de souvenir me fait voir l’onduleux pas des vaches. La tâche est tombée sur ma chemise ; je suis étourdi c’est ma faute. Je lis sans faire attention. Le livre disparaît à nouveau, nous sommes au soleil, il fait parasol. Personne ne peut toucher le soleil, mais tout le monde peut s’embrasser avec la langue. Ce n’est pas une question d’origine, mais d’impulsion de départ, quand les cartes sont redistribuées, comme au billard. On frôle le strike.
La vie est si précieuse — notre champ, ses possibles — qu’il est dommage d’entrer dans l’image. Mais c’est ainsi, point. Le sommeil nous apporte son lot de rêves, et — et l’image se meut alors ; les masses de feuilles s’agitent, des indices de chemins s’entrouvrent, et tout ce qui faisait contours nets fait taches et couleurs ; taches et couleurs par lesquelles le corps lucide voit et se meut. Soleil, les paupières s’ouvrent ! Et l’instant onirique flotte un instant encore avant de se résorber. Il est l’heure, en route ! On enfile une chemise, attaché-case, coup de peigne ; le corps s’élance. En route, vite : la journée sera longue. Un chat, assis sur le bord de la fenêtre, ouverte, voit l’homme s’éloigner dans le jardin, ouvrir le portail et repartir dans l’image, avant de refermer les yeux et de rêver.
Je quitte mes soucis. J’interroge les rails du métro. Bruit, sons. “Invalides”, “Invalides”, dit la voix deux fois. Les corps s’effacent jusqu’aux mollets. Des pieds entrent et sortent. Allez, quoi ; mon corps se gonfle à nouveau. Position ouverte, respiration ; décrochage. Tout le jour, un corps de réalité me traverse. Il n’est que la nuit pour faire tunnel, me dégager de son flux. Les gens toussotent. Les portes se ferment, les portes s’ouvrent. Attitude, gestes, regards : vaincues, postures vaincues. Les rails sont crissantes, mais la vision est lointaine : songe encarté dans son propre reflet. Je te salue Lazare !, “Saint-Lazare”, dit la voix deux fois. Station debout, je descends.
Les gens passent leur journée à boucher le réel. C’est leur boulot, leur travail, leur mission. Ils sifflotent, on se lance le sable, les briques, la truelle. On sifflote. Durant le jour, on bouche les trous comme on peut. Le soir, quand on rentre chez soi, le mur est terminé. La nuit bien sûr déconstruit le mur. Le ciment se dissout et les rêves circulent entre les briques à venir et celles du passé. Le matin on refait le même. Au boulot ! on sait faire, on est bon, pourquoi changer ?
Il n’y a plus de place. Un point. Presque en transparence. Les deux termes se confondent quand on est dedans. L’espèce flotte. Plus exactement, elle dérive, dans le volume d’eau. Les ailes sont sans vie. Les corps semblent pétrifiés. Les yeux sont vitreux. C’est l’impact dans la vitre qui les fait bouger. Et le petit moteur qui oxygène l’eau. Éteindrait-on la lumière, l’allumerait-on, cela ne changerait rien ; rien. Leur bouche n’émet aucun son, mais produit une forme de grimace. C’est comique quand elles se touchent, car on constate derrière l’oeil, à travers la cornée, une agitation de matière noire, comme si ce contact ajoutait à l’horreur. Pourtant, elle n’a pas changé la lumière, et le peu de place qu’elle a au sein de l’espèce la magnifie plus encore.
Que veux-tu faire demain ? Certes, la petite facture. Mais encore ? Tu pourrais raccommoder les fils de ton cerf-volant. Mais il ne te porte plus guère aujourd’hui. (D’ailleurs, il serait temps de sortir la poubelle.) Mais au fait, demain c’est quand ? Il faudrait que je renverse le tiroir et tous les vieux objets qu’il contient : masques de soirée, cubes et cylindres en bois, de toutes les couleurs, un gant. Où ai-je mis demain ? Oui, demain je chercherai demain (il doit bien être quelque part !) et je le jetterai avec le reste.
Quand on sait que la poésie est cet élan vers, et que nous nous échinons tous à vouloir le mettre sur toile dans le cadre de l’époque, je me prends soudainement à rêver à elle, visiteuse de ce pauvre musée, qui verrait nos croûtes. Qu’adviendrait-il ? Un soupir ? une larme ? une émotion artistique ? Quelque chose qui soit formé du goût de l’époque, et de nos souffrances ? Trouverait-elle, portant ses mains à sa joue, une plaie de la taille d’un pouce ? La toile aurait-elle une magie pour la rendre captive ? Nul ne sait, mais tout l’amour d’un coeur sincère ne vaut pas sa présence.

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