Littérature, écriture

Catégorie : Madame Edmonde (Page 1 of 6)

11.01.2026

Les gens n’ont le temps de rien. Aussi je devrais raccourcir cette nouvelle pour avoir une chance de rencontrer mon lecteur. Mais son manque d’attention risquerait de nous entrainer tous deux dans la chute. Mais son manque d’inattention risquerait de nous percuter. Cela s’appelle le principe de résistance, de réalité. Il a beau forcer je suis là, derrière. Je résiste. Il pousse, je tiens encore. Si bien que ce jeu minuscule pourrait durer des heures. C’est à moi de cesser alors que le lecteur lui continuerait volontiers. Les gens veulent des intrigues. Ils veulent des histoires dans lesquelles se réfléchir. Ils veulent des miroirs dans lesquels se reconnaitre. Le cadre s’y prête. Le cadre s’y prête.

 

24.01.2026

Et si. Mais si. Et si.
Et si l’idée aujourd’hui était, simplement, de sortir de mon corps. Une sortie franche, nette et vigoureuse. De se dire Ah enfin, c’est l’heure ! C’est l’heure de. Du geste. La difficulté dans mon cas, maintenant que je vais dans la rue d’un pas vigoureux, franc, net, ma difficulté tient dans les conditions de l’expérimentation, car ce que je constate, est que, de cet arrachement, il reste, dans l’attention – ou la tension de posture –, une image. Une image en mouvement : celle de l’arrachement. Et pas. Pas plus. Certes elle fonctionne parfaitement, comme le moulin à poivre qu’on tourne, de deux, trois degrés. Mais après, mais après ; mais après. Que reste-t-il ? J’en suis là depuis tout à l’heure dans mes pensées.
Je me rends compte que mon corps est déjà loin, qu’il marche d’un pas franc, net et vigoureux. Si bien qu’il faut que je me dépêche de le retrouver.
Je l’ai même perdu de vue.

 

15.01.2026

Chaque jour, je fais le même effort. Rentrer dans une boîte. Le vide me fait-il peur ? Je dis : Je n’ai pas le choix : J’ouvre le couvercle : je m’installe : je fais des contorsions inouïes je m’en félicite : je me félicite d’avoir tenu je suis heureux de mon sort je me convaincs, à la fin du jour il ne s’est rien passé sinon d’avoir tenu dans une boîte avec il faut bien l’avouer quelque exercice de délassement. M’évaporer ? Je suis quelqu’un de solide. Me sublimer ? J’y songe. Mais réfléchissons. Que se passerait-il ? Rien d’autre au bout d’un moment vague que la recherche d’une nouvelle boîte. La liberté réside-t-elle dans le fait de passer de l’une à l’autre ? De se contraindre soi-même dans sa boîte, sans contremaitre pour vous y obliger ni vous soumettre ? D’être admiré pour votre souplesse et vos talents de contorsionnistes par vos collègues, ou des passants passant par là ? Est-il des secrets que je n’aurais pas percés, comme celui de boîtes emboîtées ? Doit-on s’exercer à l’illusion, séparé dans deux boîtes, tantôt réuni ? Faut-il maintenir le mystère d’une boîte, mi-ouverte mi-fermée, tant les deux états semblent vérifiés ? Un chat miaule à la fenêtre. Il a faim.

20.01.2026

Je suis heureux d’avoir pu me dégager et de faire comme si. En effet, quand je viens au bord, je suis heureux de constater à minima le reflet de mon étonnement. Parfois, on m’oblige : à mettre un doigt, le pied, le torse. Mais soyez sûr que j’agis avec circonspection, que j’entre à reculons. Est-ce le fait que je ne m’apprécie pas ? Que mon visage vieillit ? C’est tout aussi vrai autrefois. Et l’assurance, celle qui vous dit que tout est vain, se conquiert sur le silence. Si je ne me baigne pas, aujourd’hui ni demain, c’est que je pense que l’espace appartient aux fééries qui furent découvertes. Telle une espèce de luciole bleue qui vole, au-dessus du cours, plus haut. Ou d’autres fééries libres d’aller, de venir, qui nous éloignent chaque fois du château. J’espère que mon travail sera entendu pour ce qu’il est. Et que les quelques animaux maladroits, trouvés ici et là, et pourtant tout à fait réels, seront aussi intrigués, plus qu’un coup de clairon.

 

09.01.2026

Plus rien.
Sec.

Je suis en réunion. Enfin, je fais partie d’une réunion.
Mon corps est placé dans le lieu d’une réunion, parmi d’autres corps.

Nous posons des questions.
Nous interagissons.
Écouter, c’est interagir.

D’autres font-ils semblant ?
Tout le monde écoute.

Je suis en réunion.
Je n’ai plus rien à dire.
Plus rien.
Sec.

Et si quelqu’un me donnait la parole,
je dirais : Ah bin — en jetant les yeux dehors,
en ramenant le dehors dedans.

Je dirais :
Ah bin, nous sommes en réunion.
Nos corps sont placés en réunion.

Ah bin, dirais-je en multipliant les feux follets
au-dessus de chaque corps,
tout le long des tables,
de chaque aura,

faisant jouer la flamme
en tournant la virole.

Les arbres sont hauts. 

18.12.2025

Tenir la position, non la phrase. Pour celui qui tient la phrase, tenir la sienne. C’est un effort mais après tout, qui verrait, qui saurait ? N’est-ce pas ridicule ? Aussi banal que délivrer le courrier. Mais les fentes sont là, il faut les voir. La difficulté tient en ceci. Pourquoi garderait-on un automate, presque rouillé, bruyant, anobli par sa gestuelle – la même, d’un bras porté en avant ? Car de courrier, il n’en a pas. On pourrait mettre en tête son sourire un peu niais. Avec le temps, oui, car autrefois c’était un sourire inné. Qui s’en est gardé ? Qui l’a désiré ? Il est une antiquité restée dans un couloir. On se représente l’adresse, sans que celle-ci soit sue. On se la représente, on imagine ses rêves. On part dans d’autres rêves.

 

24.11.2024

Que pourrais-je voir à quoi je ne sois pas attentif. Je suis attentif aux personnes, à leur posture, à quelques informations, panneaux, à une atmosphère d’ensemble… “Attention, freinage puissant” est-il écrit à côté de la porte automatique, ou encore “Cédez votre place”. Mais je manque à chaque fois les détails, comme par exemple le motif du siège sur lequel la passagère face à moi est assise, ou la forme des poignées de sustentation, ou le nombre de stries du soufflet entre deux wagons. Mais surtout, il est cette chose qui m’échappe toujours, qui échappe à chaque fois, qui tient en cette phrase, salvatrice quand elle se rappelle à moi : Tout va bien, je suis arrivé. Oui, je suis arrivé. Où que le train aille, où que j’aille. Alors, je peux ralentir… Je peux souffler…
Mince ! mon arrêt.

24.09.2023

J’écris depuis ma chambre. Je suis dans la gare. Mais j’écris depuis ma chambre. La gare Montparnasse est accidentée. Les trains circulent mal. Mais j’écris depuis ma chambre. Reconnaitre ce point, cette localité, est un impérieux. Car c’est avec étonnement que la localité se manifeste. Pourrais-je être autre part tout autant. Mais je reconnais un lieu autre, parfaitement localisé, d’où je contemple les passants, la gare, les passants sous le panneau des horaires. Diantre, quelle richesse. Le second impératif est justement l’acte d’écrire. J’y suis. Y a plus qu’à. La chambre pourrait être ailleurs, ou la pièce pourrait être autre chose que l’acte d’écrire. Mais c’est ainsi. Diantre quelle chance, tant de détails tous ces détails. 

 

07.05.2023

Attendre, toujours Attendre. Attendre quoi ? En vérité, il n’est pas d’attente. Car l’attente c’est le possible qui s’ouvre, qui s’irise se réalise sous les yeux. Ce n’est pas l’oeil au chien bleu, mais presque. C’est ce qui libère du poids : une odeur de près dans la narine fumante. Un endroit qui place le merveilleux comme décor, et là faites varier le décor comme bon vous plait ; donnez-lui un goût de merveilleux, de néant, de poème, d’éternité, ou de mystère, il ne s’agit là que du décor. Il ne s’agit pas là non plus des boutons d’or par milliers quand on ouvre les yeux vers le bas, dans la ville sans âge. Mais bien d’un appel au temps présent, qui porte des futurs en bouquet, dans son écrin, comme les fleurs du marchand un jour de marché. 

 

13.10.2022

L’effroi survient quand j’ouvre les yeux. Non la paupière, les yeux. Je suis dans le métro, dans le wagon, dans la rame. Ne devrais-je pas dire l’arame ? Je suis dans l’arame tandis qu’une voix enregistrée débite des noms de stations qui me font croire que je suis dans la rame. Mais quand je suis dans l’arame, je découvre être parmi des hommes qui comme moi se dirigent vers une station inconnue, parfaitement sue. C’est un cauchemar. Car je découvre alors être entouré d’hommes. Pas un mot. Croisons les doigts. Qu’ils n’aient pas vu que j’ai vu. Est-ce contagieux ? J’ose à peine regarder mon reflet, mais je sens bien qu’un autre sommeille en lui, que dis-je qu’il regarde lui-aussi le monde d’un oeil morne, triste et froid. Que son épiderme laisserait paraître une cuticule épaisse, reptilienne. Qu’il vous croquerait le portrait avant de l’avoir esquissé. Ah damned ! Un lac, vite un lac ; d’un ample pas souple, que je puisse rejoindre les miens.  

 

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