Chaque jour, je fais le même effort. Rentrer dans une boîte. Le vide me fait-il peur ? Je dis : Je n’ai pas le choix : J’ouvre le couvercle : je m’installe : je fais des contorsions inouïes je m’en félicite : je me félicite d’avoir tenu je suis heureux de mon sort je me convaincs, à la fin du jour il ne s’est rien passé sinon d’avoir tenu dans une boîte avec il faut bien l’avouer quelque exercice de délassement. M’évaporer ? Je suis quelqu’un de solide. Me sublimer ? J’y songe. Mais réfléchissons. Que se passerait-il ? Rien d’autre au bout d’un moment vague que la recherche d’une nouvelle boîte. La liberté réside-t-elle dans le fait de passer de l’une à l’autre ? De se contraindre soi-même dans sa boîte, sans contremaitre pour vous y obliger ni vous soumettre ? D’être admiré pour votre souplesse et vos talents de contorsionnistes par vos collègues, ou des passants passant par là ? Est-il des secrets que je n’aurais pas percés, comme celui de boîtes emboîtées ? Doit-on s’exercer à l’illusion, séparé dans deux boîtes, tantôt réuni ? Faut-il maintenir le mystère d’une boîte, mi-ouverte mi-fermée, tant les deux états semblent vérifiés ? Un chat miaule à la fenêtre. Il a faim.
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Je sais. N’idéalisons pas. On se projette ici ou là. Mais que ferais-je sur un yatch ? Au milieu de l’océan. Par temps clair. Je m’ennuierais. Je regarderais la mer. Le clapotis. Je penserais : j’aimerais être la mer. Puis je rentrerais dans le yatch. Je chercherais le lieu où ne pas penser. Je lirais ce texte, avant de regarder la mer à nouveau. Et je dirai : que fais-je là ? Je voudrais ne pas avoir de yatch. Les gens ont moins, en mieux. Avec leurs soucis, comme des casseroles qui tapent, chaque fois qu’ils tournent la tête, à la recherche d’on ne sait quoi.
J’ai épuisé le sujet
J’ai gonflé l’éponge
Je l’ai pressée,
J’ai épuisé l’éponge
La larme hésiterait, mais alors seul l’extérieur, tout l’extérieur, serait une larme
Il fait nuit, il fait jour
Il fait toutes les saisons
Mais il reste, il reste
Ah, comment le nommer
Mais il y a
Mais il y a
Je suis heureux d’avoir pu me dégager et de faire comme si. En effet, quand je viens au bord, je suis heureux de constater à minima le reflet de mon étonnement. Parfois, on m’oblige : à mettre un doigt, le pied, le torse. Mais soyez sûr que j’agis avec circonspection, que j’entre à reculons. Est-ce le fait que je ne m’apprécie pas ? Que mon visage vieillit ? C’est tout aussi vrai autrefois. Et l’assurance, celle qui vous dit que tout est vain, se conquiert sur le silence. Si je ne me baigne pas, aujourd’hui ni demain, c’est que je pense que l’espace appartient aux fééries qui furent découvertes. Telle une espèce de luciole bleue qui vole, au-dessus du cours, plus haut. Ou d’autres fééries libres d’aller, de venir, qui nous éloignent chaque fois du château. J’espère que mon travail sera entendu pour ce qu’il est. Et que les quelques animaux maladroits, trouvés ici et là, et pourtant tout à fait réels, seront aussi intrigués, plus qu’un coup de clairon.
J’aimerais ne pas mourir. Ensuite, je pourrai mourir. J’ai toujours la joie que la suivante soit lâche, ne tienne pas. J’y mets les pieds. Lorsque je tombe à l’eau. Lorsque je tombe à l’eau, point. J’en attrape deux, identiques. C’est là que je les cloue, histoire de. Ça finit par faire une belle cale, un bel intérieur : au sec, bien au sec. J’entends le bois craquer, les poissons eux aussi ; les poissons, argentés, vont en banc. On s’assoirait presque. Je m’allonge pour les contempler. Et puis c’est le grand départ. La cale qui glisse, la cale qui glisse. On ira presque loin. En rêve. En rêve, à l’avant de la proue. En rêve là commence l’aventure. On me dira non, je dirai oui. Je me souviens d’épais brouillards. Je me souviens d’épais brouillards à l’avant de la proue. Mais dans épée, il y a épier : épier quoi ? Ici, les gens ne vivent pas dans le monde réel.
Je lis des vivants qui ne sont pas morts.
Je les lis — aussi.
Peut-être quelqu’un verra-t-il le livre que je tiens contre ma cuisse, à présent que je dors ;
le livre posé de dos, ouvert à la page du poème que je terminai de lire,
Le chasseur étourdi.
Quelqu’un qui dira : Je le connais, lui, Luis Sepúlveda, c’est un intime. Je lui dirai — Et qui reprendra l’avion vers le Chili — Et qui dira au téléphone, une fois arrivé :
J’ai rencontré ton lecteur,
Il dormait dans le TER, tu lui tenais vie.
Mais le poète est mort ;
Mais le poète est né encore une fois.
Plus rien.
Sec.
Je suis en réunion. Enfin, je fais partie d’une réunion.
Mon corps est placé dans le lieu d’une réunion, parmi d’autres corps.
Nous posons des questions.
Nous interagissons.
Écouter, c’est interagir.
D’autres font-ils semblant ?
Tout le monde écoute.
Je suis en réunion.
Je n’ai plus rien à dire.
Plus rien.
Sec.
Et si quelqu’un me donnait la parole,
je dirais : Ah bin — en jetant les yeux dehors,
en ramenant le dehors dedans.
Je dirais :
Ah bin, nous sommes en réunion.
Nos corps sont placés en réunion.
Ah bin, dirais-je en multipliant les feux follets
au-dessus de chaque corps,
tout le long des tables,
de chaque aura,
faisant jouer la flamme
en tournant la virole.
Les arbres sont hauts.
Pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, à cet instant où le poème continue alors que la phrase a cessé ; cet instant où la gaine des mots reste mais le mot est ailleurs, à cet instant où tout est froid, sous les yeux du lecteur. Mais le moment se poursuit, plus rien n’est tout à fait réel. Les images qui paraissent appartiennent à d’anciens rêves. Il est une ligne à franchir pour entrer en gare. En certains lieux, les bus se perdent, les arrêts ne sont plus sus. Faire le tour du propriétaire, se souvenir du familier, n’est-ce pas le luxe ?
Cloué un peu
Là à l’entrée du RER
Dans le matin Sur le siège en direction De
La passagère me le rappelle : Je l’ai appelé quatre fois, ajoute-t-elle dans le combiné
Cloué un peu, au lieu de,
Mon siège
Quoiqu’il fasse beau
Que la lumière entre Que je sois
vivant
Cloué un peu
Cela m’ôte les paroles sont muettes
Je rentrerai ce soir,
J’écrirai mon poème
– branlant,
Bam, le soleil
Sans cesse les paroles
coulent
sur votre corps,
Dans les transports.
Comme un robinet mal fermé.
On se croirait, dans une salle d’eau
avec des fuites, dans le tuyau
Dans le pommeau dans le plafond :
Fuite de mots,
Sans cesse sans cesse.
Le soleil vous sèche
Quoique.

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