Il y a toujours cet imbécile au milieu du parc, le dimanche, devant l’étang, près du bord d’eau, venant avec femme et enfant jeter des morceaux de pain à l’attention des oiseaux découverts fortuitement. À l’attention des oiseaux ? Non, à l’attention de l’enfant lui tenant la main, du bébé dans la poussette, ou de l’épouse spectatrice du moment. Par ci, par là. Le goûter que l’enfant tient dans sa main, son morceau de pain, se réduit à mesure que l’homme répète sa gestuelle mécanique. Petits, petits. Par ci, par là. Les mies ont à peine la seconde pour se gorger d’eau qu’elles sont englouties dans le bec du canard, de l’oie barrée, d’un cygne. On voit même la mère foulque attraper une miette pour l’offrir délicatement à l’oisillon. Petit, petit. L’ami, la mie. Par ci, par là. Ce monsieur qu’on croise au parc serait sourd à l’argument du promeneur selon lequel son geste provoquerait la mort des volatiles. Et alors ? Comme c’est beau, dit-il à l’attention de l’enfant. Tu as vu comme c’est beau, répète-t-il. On ne sait s’il parle du spectacle ornithologique, de l’emprise qu’il exerce sur l’oiseau, de lui-même, ou s’il veut instruire l’enfant de l’émoi — et sa nuance. Comme c’est beau, comme c’est beau. Tu as vu comme c’est beau ? N’ayez pas l’indélicatesse de contrarier la scène. Il vous jetterait les miettes de son indifférence ou il vous postillonnerait son mépris. Puis, ayant jeté le dernier morceau, vidé les miettes, il s’en retourne avec femme et enfant vers son bonheur quotidien.
(Parc de Bagatelle)
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