Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

22.07.2026

Il faut du temps pour construire une phrase. Il faut d’abord s’asseoir. Mais s’asseoir prend du temps. Car pour s’asseoir, il faut dégager le banc. Et le temps est enseveli dans le sable. Alors l’effort premier serait de s’allonger sur le tas de sable. Mais je l’ai constaté : rien ne sort tout à fait de cette circonstance. Cela vous donne le pas pressé, en rêve : aller d’un endroit à l’autre, être uniquement dans cette occupation. Bien sûr, on écrit quelques lignes comme on prend le sable en main. On regarde les points filer, ça donne le sentiment d’entrer quelque part, en un lieu cher et tout à fait légitime. Mais, sommes-nous au bon moment ? Ne revenons-nous pas dans le lieu du rêve, pour la seconde fois – alors que l’action fut passée ? En cette circonstance, on peut rester là, allongé, et se dire que c’est trop tard, qu’on n’y arrivera pas. Et puis, à quoi bon ? À quoi bon écrire pour cette chose qui resterait là, au pied de l’arbre, comme le caillou resté sur la grille. Pour écrire, il faut du temps. Mais il faut d’abord déjà pouvoir se poser, s’asseoir sur le banc. Et cela, en soi, prend du temps. Parfois, on accélère pour être sûr de tout condenser, d’avoir tout fait. Mais on se rend vite compte que peu fut mené, ou que la tâche est immense, et qu’on trouvera le temps, demain, après-demain, de s’asseoir enfin. Ces notions de temps sont piégeuses comme le piège du fourmilier qui dérobe le sol. Demain, après-demain, nous pourrions prendre deux allumettes. Il y a que chaque jour est un bâton : demain, après-demain, sont dans la boîte. On les entend dedans comme la promesse de dire : elles sont intactes. On les compare à l’arête du Velux, au-dessus du bureau. Et que, s’ils n’étaient plus, nous serions soit déjà morts, soit en train d’écrire. Et la tache aurait une valeur d’encre – de ce point grossier fait sur la table. Nous serions en train d’emprunter le chemin des lignes : non celle de la page en train de se faire, mais celle en train de s’écrire. Nous serions dans le mouvement de l’encre qui ne projette rien du récit qui l’anime. Mais la page est loin, enfouie sous le tas. Nous restons au bord, il y a tant à faire.

23.07.2026

Tout ce qui s’écrit passe. Et tout ce qui s’écrit s’oublie. Mais parfois, on souhaite ardemment que quelque chose existât. Et ce quelque chose n’existe pas encore. Si bien qu’on poursuit l’effort. Le paradoxe est que cette chose existerait sans nous, puisque la chose fut déjà donnée et que comme toute chose elle suivit le chemin de l’oubli. Mais la foi est que l’esprit s’entête à ce que la chose existât. Comme si l’effort animait la roue de la chose oubliée. Et ce, même si nul destinataire n’exista à cet instant. Il est possible aussi que ce pour quoi l’écrivain ayant travaillé, l’écrivain ayant été travaillé, n’existe plus, comme la chose fut perdue, dissoute, égarée, ou que l’écrivain n’est plus ; et qu’une tout autre pensée, celle qui continuait de s’écrire, mue par le désir de voir la chose exister, trouva elle sa place dans un autre livre.

19.07.2026

Là, dans le métro de la ligne 5, les portes se referment. Quai de la Rapée. Il reste cinq stations. Comment faire ? Comment faire en sorte de sortir, de revenir ici ? Bastille, presque. La rame dit sa litanie. Bastille. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Ma seule issue sont les yeux d’une voyageuse. Breguet Sabin. Breguet Sabin. Un voyageur porte au poignet une montre ancienne. Cet objet discret, à la différence de l’heure inscrite partout, me sort du temps. Richard Lenoir : destination partout. Oberkampf. Respiration lente. La structure bascule. J’ai l’impression de voir ici, depuis un hublot. J’ai l’air d’être arrivé sur une île grecque, de fouler son sol pour la première fois. République, République. Je salue les autochtones, les vacanciers.

Ligne 5

 

29.06.2026

Je suis à l’aéroport. Je suis au point de rencontre. Je suis assis. Je m’extrais de ma perception. Une sirène se met en route à intervalle régulier. Cinq mouvements longs, à intervalle régulier je les compte. Sur l’écran d’affichage, deux publicités se suivent en boucle. Avancez, s’il vous plaît. La carte d’embarquement s’il vous plaît, reprennent en boucle les agentes. Je suis là depuis une heure. Le flux des passagers est continu. Un passager par seconde — par grappe de trois à cinq, comme les gouttes colorées du sablier liquide, hypnotiques dans le mouvement circulaire du toboggan — passe. L’étage au-dessus, ils circulent dans l’autre sens. Le haut-parleur sollicite la vigilance des passagers pour tout bagage abandonné, en français, en anglais, vigilance ou menace puisque le bagage oublié sera détruit. Systématiquement. Avancez, s’il vous plaît. Présentez la carte d’embarquement, s’il vous plaît. Les sirènes poursuivent leur mouvement, dans le doux brouhaha. Préparez vos cartes d’embarquement, s’il vous plaît. Je ferme les yeux. Je détends les moteurs. Je vais vérifier les papiers, chuchotte-t-elle. La chute s’envole.

(Orly, 29.06)

27.06.2026

Mes amis dorment. Tout dort ici. Ça ressemble à la mort. Je regarde leurs visages. Tout est passé vite.
Plus rien. Le voile s’est échappé ; le voile qui jouait les yeux. C’est peut-être mon heure : celle à partir de laquelle je vois le train depuis le monde des morts. J’écoute. Un enfant émerge de sa sieste. Ses phrases sont dans une intention sonore, parfaitement phrases même si aucun mot ne sort. Tout est clair. Je voyage dans le lieu où bientôt je ne serai plus. Je l’observe comme on est sans corps. Je voyage dans le voyage. Respiration lente, alentie. Mon corps est dans les deux univers. Comment respirer, d’une traversée à l’autre. Comment rester, d’une traversée à l’autre. Comme la fleur enracinée. Comme l’orchis pyramidal. 
Comment fait-elle ?

(TGV, 27.06)

17.05.2026

Je n’ai jamais été aussi proche du
Point qui éloigne la narration
Qui tient tout entière
dans une barquette de frites.
Soumettez-moi au bain d’huile,
Mais à la frite ?
Toute l’histoire dans sa production
Tient en elle : Navette spatiale,
matières premières, histoire des puissants, tout tient dedans.
Je ressens l’autre lieu de l’histoire, au-delà de l’histoire,
Où rien n’est nommé.
Les époques communiquent au même point.
Détachez-le, point, sentez la légère adhérence qu’il laisse sur le papier.
Mais ne lui en tenez pas rigueur.
Nous sommes loin de la nostalgie et proches d’avant les dieux.

(Train nomad, 17.05)

25.06.2026

Four. Not four. Four. Forty. Forty degrees. Forty days. For tilt. Tilt, la goutte de su’heure. For tilt. Four. Rame sans rame. Longeant la Seine. Décor bleu, de néons. Quel diable entrerait son œil dans la lucarne ouverte. Combien seraient-ils à nous observer ? Ce train a pour destination Invalides. Certainement. Ce train desservira toutes les gares. Certainement. Défilent en lettres rouges. Four. Il est interdit de fumer, c’est écrit aussi. Four. Il fait fais, pense-t-il en rêve. L’r est cuit, il est caramélisé. Four. Fou.

25.06. Rer °C

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