Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

07.05.2024

Je ferme les yeux, je suis obligé. Je ferme l’oreille. Comment maintenir l’œil ouvert en cette circonstance. Les astres sont rares à l’échelle du bus. L’écriteau lumineux s’éclaire ; les portes s’ouvrent ; le bus accélère ; le bus freine ; le bus dit ; etc. Pour rester dans le bus, à hauteur d’astre, il faut pouvoir maintenir la paupière ouverte dans un léger retrait ; et sourire. Un regard trop insistant, même fugace, vers n’importe quel passager densifie d’un coup votre masse. Les bascules de paupières n’y changent rien. La sombre énergie cosmique se déverse en vous. Alors pour sortir du bus ensuite, je ne vous explique pas. La tête dans les chaussures, bonjour les contorsions. C’est mâlin.

(Bus 64)

14.05.2026

Je suis dans le train.
Tout ici est fait pour me souvenir que je suis dans le train.
J’écris depuis la béance.
Mesdames et messieurs, dit le contrôleur, je vous rappelle que notre train accuse un retard de 25 min.
Cette béance que je subis, en qualité de passager, me rappelle que j’ai tout loisir de l’observer.
Est-elle un don ?
Ne faudrait-il pas être aveugle ?
Je regarde le train :
La nature entre et circule.
Elle entre et circule, et dit :
Je suis la béance.
Dans le tunnel, où elle n’entre pas, chaque homme est la maille d’une même toile.
La béance ouvre sur l’ailleurs.
La nature le sait aussi.

(train Nomad)

07.05.2026

Que peut-on
Soustraire, traire
Après ?
Le gain d’obscurité avec le néon qui s’éteint
Le siège dans mes yeux
Les passagers
Le soleil qui frappe les paupières ?
Les doigts formant ces mots ?
La lettre qui change ses voyelles, ses consonnes : qu’est-elle ?
La chute ? le sommeil l’escamoterait comme la pièce dans le faux-tiroir
Mais, confond-on la soustraction de la mort et celle au présent ?
Le poème est un moment gagné.

(Ter

 

25.04.2026

Il y a toujours cet imbécile au milieu du parc, le dimanche, devant l’étang, près du bord d’eau, venant avec femme et enfant jeter des morceaux de pain à l’attention des oiseaux découverts fortuitement. À l’attention des oiseaux ? Non, à l’attention de l’enfant lui tenant la main, du bébé dans la poussette, ou de l’épouse spectatrice du moment. Par ci, par là. Le goûter que l’enfant tient dans sa main, son morceau de pain, se réduit à mesure que l’homme répète sa gestuelle mécanique. Petits, petits. Par ci, par là. Les mies ont à peine la seconde pour se gorger d’eau qu’elles sont englouties dans le bec du canard, de l’oie barrée, d’un cygne. On voit même la mère foulque attraper une miette pour l’offrir délicatement à l’oisillon. Petit, petit. L’ami, la mie. Par ci, par là. Ce monsieur qu’on croise au parc serait sourd à l’argument du promeneur selon lequel son geste provoquerait la mort des volatiles. Et alors ? Comme c’est beau, dit-il à l’attention de l’enfant. Tu as vu comme c’est beau, répète-t-il. On ne sait s’il parle du spectacle ornithologique, de l’emprise qu’il exerce sur l’oiseau, de lui-même, ou s’il veut instruire l’enfant de l’émoi — et sa nuance. Comme c’est beau, comme c’est beau. Tu as vu comme c’est beau ? N’ayez pas l’indélicatesse de contrarier la scène. Il vous jetterait les miettes de son indifférence ou il vous postillonnerait son mépris. Puis, ayant jeté le dernier morceau, vidé les miettes, il s’en retourne avec femme et enfant vers son bonheur quotidien.

(Parc de Bagatelle)

 

15.03.2025

Ciel gris. Malgré le bleu qui transperce les jours. Se concentrer sur la respiration. Je l’avais oubliée. Le regard peut s’accrocher à quelque chose dans le paysage, comme la mouche ses pattes à la vitre — au ciel — au mur. Celles et ceux qui n’ont pas la possibilité de partir peuvent ouvrir un livre. Encore faut-il qu’aucun son ne vienne perturber l’entrée dans le récit : que la moiteur de la forêt primaire résiste aux intrusions d’un enfant en mal de jeu. Que l’étendue des jardins potagers, d’où s’élèvent les panaches blanchâtres sur les carrés de terre brune, par la fumée des feux allumés, de part et d’autre du chemin, à l’aube, cohabitent avec le smartphone en mal d’écouteurs. Et, deux pages plus loin, que les combats menés par une centaine de guerriers, accroupis, avançant avec leur lance dans le marécage broussailleux, se mêlent aux cris vindicatifs du clochard sans titre de transport.

(Ter)

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