Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

06.06.2024

Viendra l’instant où
la réalité pourra se déchirer d’un trait
D’un très d’un très or
On espère quelques pièces (en plus) ? Mais
on sait que la valeur se situe dans l’instant lui-même
– avant, pendant, après
il pourrait que le rideau noir vous tombe dessus,
Il faudra s’épousseter recommencer –
A moins que l’instant se tienne toujours au seuil de l’instant
que l’on conserverait comme une pièce d’or.

 

09.06.2024

Le mystère du monde pourrait reparaître ;
Il suffit de s’asseoir
Il suffit de s’asseoir
Sur le banc, le second mouvement ne va pas de soi ;
Le personnage est de glaise,
Ouvre à peine l’œil qui se referme.
Mais il sait reconnaître aujourd’hui le chant de la fauvette noire :
Cela se voit à la forme de sourire qui se dessine sur sa tête, tandis que son œil s’ouvre à nouveau avant de disparaître ;
Le chant de la fauvette noire, il fait comme le saltimbanque qui trouverait appui sur l’une et l’autre échasse, pour y grimper, s’y élever jusqu’à hauteur de ciel.
Mais lui le personnage de glaise, qu’y comprendrait-il ? Quelle métaphore filerait-il?
Un « O » peut-être, déjà fort appuyé ;
Il suffit de s’asseoir
Il suffit de s’asseoir,
Deux yeux grands ouverts, c’est déjà pas si mal.

08.06.2024

Mais puisque la poésie ne peut rien dire
Ne peut rien nommer correctement, et nommer quoi ?
Que l’espace est pollué du langage,
Toutes les formes qui se manifestent
(Je ne parle pas des réclames)
Alors il faut abandonner l’idée même d’un mot,
Se contenter d’un sourire,
Parenthèse ; lumineux dans l’obscurité.

 

09.02.2024

L’homme se tient sous la grande passerelle, dans le hall de gare, de la gare de Juvisy, à cet endroit où toutes les voies se rencontrent, communiquent entre elles par le balancier des passants. Les uns sortent, les autres rentrent. Les uns dévalent les escaliers d’un quai pour avaler ceux d’un autre quai. Du 41 au 50… Du 47 au 40… Ce serait la grande maison de la chaussure si ce n’était une gare. Lui se tient toujours, tous les jours ici, dans son bleu de travail, à l’intersection des flux. « Demandez le 20 minutes », dit-il à l’adresse des passants passant par là. Le journal est tendu dans sa main levée. Mais il faut mettre le volume, sortir le son : « Le 20 minuuutes… » Au début, les premières fois qu’on passe, on voit cet homme affronter le flux des voyageurs comme le pêcheur qui se tient impavide dans le courant marin, dans le gros grain. Car il semble que le but premier de cet homme est d’être physiquement là ; d’être visible de tous sans entraver la direction de chacun. « Demandez le 20 minuuutes… » J’imagine qu’il faut une dose certaine de courage pour rester là, là : en son milieu, et dire, mais dire vraiment ou s’adresser au vide. Mais pas plus de courage peut-être qu’un écrivain dans sa cuisine, assis à sa table de travail. « Le 20 minuuutes… » Au début ainsi, comme la première goutte d’un bloc, d’un bloc de glace, qui n’est pas prêt à fondre, mais s’y prépare, c’est la même indifférence qui se réfléchit sur lui. « Le 20 minuuutes… » Comment lui le crieur placé au milieu de la foule ressent-il le temps qui passe ? Compte-t-il, pour se divertir, le nombre d’occurrences criées ? Le nombre d’exemplaires distribués ? S’amuse-t-il à augmenter le temps qui passe de la somme des « 20 minutes » donnés ? À raison de dix-sept journaux distribués à autant de mains en moins de 5 minutes, cela vous augmente des trois cent quarante minutes offertes aux passants, dans un temps inférieur à l’unité même de son point de mesure. Se fixe-t-il dans l’éternité, et déclame-t-il comme l’oiseau sa partition, comme le comédien une intention ? N’est-il pas lui — le crieur, le maître du temps ? ouvrant la foule comme une lame le ventre du poisson, la séparant comme le rocher les eaux ? N’est-il pas un dieu en sa toute-puissance ?    

Le crieur, gare de Juvisy, 9 fév. 2024

19.04.2024

Dans la salle d’attente du pédicure, il est une tortue. Une grosse tortue qui ressemble à un crapaud. C’est une tortue de Floride, dans un bac de 90 cm par 45 environ. Elle est dans un coin de l’aquarium. Elle avance, elle avance dans le coin sans cesse. Dans le coin extérieur, celui qui donne sur l’intérieur de la salle d’attente. La salle d’attente fait la taille d’un carré de 2 m par 2 m environ. Le sol est constitué de petits carreaux de 2 cm, qui sont bleus, blancs, bleu marine. Je suis assis sur l’unique chaise qui fait face à l’aquarium sur sa longueur. Sur la porte d’entrée, entre moi et l’aquarium, l’écriteau Sortie est posé. Je suis pris d’une grande compassion pour cette tortue qui se débat sans cesse dans le coin extérieur de l’aquarium. Mon cœur se serre à la vue de cette tortue. Elle a des motifs à carreaux sur le dos. Le volume sonore qui emplit pièce est l’eau qui coule en continu, qui fait bouger l’unique pierre en équilibre, les mouvements de griffes de la tortue sur la paroi sont en revanche silencieux, mais les coups de la carapace à chaque mouvement se répètent. Dans la pièce à côté, là où officie le pédicure, ça discute cor : cor dur et cor mou, corps qu’on râpe et vacances à Cordoue. C’est la première fois que je me rends chez le pédicure. Je me mets à éprouver une terrible compassion pour la tortue. Peut-être est-elle heureuse ici ? Pourquoi vais-je lui attribuer mes sentiments. Mais je ne peux pas croire que sa vie se résume à ça. Ça remue sous mes chaussures. Ce décor de salle d’attente, pauvre à souhait, doit être fantastique pour elle, au sens premier – non ? Si cette tortue met sa vitalité, toute sa force dans le coin extérieur de l’aquarium, que ces mouvements incessants la soulèvent en pure perte, si ce n’est de se dépenser, n’est-ce pas pour s’échapper d’une localité où les forces en présence, physiques et obscures, la maintiennent ? Par quel miracle réussirait-elle son évasion ? L’énergie qu’elle met dans l’instant me renvoie à notre condition, où les uns les autres, prisonniers de leur localité, finissent par abdiquer ; où chacun finit par trouver son point d’équilibre. Ainsi la vision des mouvements de cette tortue, si tant est que l’homme soit au mouvement, et sa localité dans l’aquarium, ne sont pas sans me rappeler les paroles d’où chacun émet. Alors, à quel endroit du monde sommes-nous – réellement. Et faut-il aller chez le pédicure pour en causer ?

02.05.2024

Je flotte dans cet espace et je comprends malgré moi la conversation de mes voisins. Il pleut depuis ce matin, depuis hier, depuis toujours dirait-on tant il pleut. Il pleut. J’entends la conversation de mes voisins et je la comprends. Je comprends les phrases. D’un point de vue chirurgical, je comprends leurs phrases. La buée s’accumule sur les vitres du rer. Et le bandeau d’information défile. Je comprends les phrases de mes voisins. Mais je comprends l’espace autre qui s’ouvre aussi. Je comprends l’ordre au-dessus ; que chaque phrase met du sens à l’histoire, au monde au lieu, à chacun. Mais ce n’est pas ça qui est beau à voir. Ce n’est pas ça qui est beau à sentir. C’est l’ordre au-dessus, l’ordre au-dessus qui coule comme le ruisseau coule. C’est ce néant qui est si délicat à sentir, à humer. C’est beau à sentir, à vivre. À ressentir, à respirer. Et mes petits mots qui font des cailloux là-dedans. Et mes phrases qui font comme des algues accrochées à l’instant. C’est beau à sentir, avant de replonger comme la grenouille dans son reflet.

24.04.2024

À nouveau ici
À nouveau ici mais une trop grande concentration un regard trop pressant vers l’objet que je scrute me déplacerait
Je l’ai perdu comme l’enfant qui cherche son parent des yeux, à nouveau là
À nouveau ici
Une inspiration se fait, spontanée 
À nouveau ici
Ce lieu cette latence (où la tête se tient haut) 
Qu’ai-je la chance de ne pas habiter le même corps, de pouvoir habiter parfois la périphérie de la demeure
Et de savoir au fond de soi, de se savoir maçon.

18.03.2024

Les signes ne disent rien. Et pourtant ils se montrent.
Deux trois suffisent pour voir un nuage
Et dans le nuage quelques perturbations à venir.
Comme cette femme qui dans le métro renverse devant moi au moment de se lever le contenu de son sac, et que les capsules de café se mettent à rouler sous nos pieds comme un jet de cauris.
Qu’annonce l’hyménoptère sur la vitre du train ? Rien, lui peut-être.
Malgré tout, il y a ici dans cette rame presque vide un horizon sensible d’océan par lequel je respire
Puis, une femme sur le côté, puis une femme de dos.
La femme est un mystère délicat qui vaut bien quelques nuages.

 

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