fleurs éparpillées
magnolia ébouriffé
blanc pimpant
(Rer D)
Littérature, écriture
fleurs éparpillées
magnolia ébouriffé
blanc pimpant
(Rer D)
Le monde est moche
Ils se ressemblent,
Le paysage.
Tout, ceci, est un air,
une composition sortie des lèvres,
qu’il a fallu extirper au forceps.
Malgré tout, il reste la floraison
et le chant du rossignol,
quoique le nouveau-né
soit aveugle et sourd.
(Rer D)
Ici ou là,
Dans une chambre d’hôtel
Au bord de mer
Ou loin chez soi
La même question survient :
Toutes ces présences, en soi
— Qui nous peuplent,
Qu’elles sont absentes
Une fois le corps considéré, dépassé
Que le corps reste seul.
Ici,
Dans cette pièce, dans cet hôtel
Au bord d’eau
Ou loin, chez soi
La question viendrait après :
Il faudrait sauter une ligne.
Ce serait une question sans phrase.
Il resterait le point
d’interrogation
auquel se serrer.
(hôtel, Dieppe)
Ainsi les petits voiliers sur l’eau, combien vont-ils ?
Cinq, douze, j’en compte dix-neuf.
Rouge-jaune, rouge-verte, verte-bleue, leurs voiles
Et le noir. Coques rouges, parmi les deux canards.
Autour du bassin, les enfants attendent avec leur canne.
Les mains se tendent quand la barque arrive.
Le cœur penche : ils poussent.
Au milieu, le jet d’eau lui aussi penche comme une horloge, paresseuse
qui inonde le monde d’une heure indolente.
L’eau ondule, le vent pousse parfois.
Et l’enfant jubile, maitre du destin.
(jardin du Luxembourg)
Il y a un Dieu qui a inventé l’oiseau,
Lui vole.
Il est un Dieu qui a inventé
L’arbre, la fleur, les saisons ;
Et l’homme a inventé le train
D’où il peut voir la création du monde.
Il peut voir, car le monde ne lui demande rien, à présent
Et qu’il est dans le train
Comme le cheval s’en retourne au pré.
Il peut écrire un poème,
De remerciement.
L’arbre s’est épaissi.
Qu’a-t-on gagné l’un l’autre ?
La corneille le sait-elle
À force d’arpenter le ciel, sa branche,
À force de me voir m’asseoir sur le même banc ?
Et toi, corneille, qu’as-tu gagné ?
Un enchevêtrement de branches, et le même jour.
Nous avons gagné notre part :
Le même jour.
(jardin des Plantes)
Tentation ; ce n’est pas tentative.
Tentation. La tentative reste en deçà
Tentation : le regard explore le TER, tout son habitacle comme un serpent.
Dehors, la nuit rogne les bleus en même temps que les reflets du dedans s’épaississent.
Tentation, la langue hésite entre deux langues.
Mais l’intérieur du TER, au-delà des visages, des dates, est trop plein de lui-même: tout y flotte en surface, à valeur égale, et l’esprit a tôt fait de se raccrocher à la bouée, au siège, au landau qui passe, à l’homme assis de côté.
Alors la tentative de basculement, du monde su à l’autre, dans le même lieu, alors cette tentative reste en deçà, malgré les yeux écarquillés, reste en tête, comme un souvenir heureux, comme la promesse de cerises, du cerisier de l’enfance, qui pourtant n’existe plus.
Dans le landau, le bambin qui babille, en sait-il plus que nous ?
A ya ya A ya ya.
Dans la vitre du TER, je regarde le reflet du fils. Il a grandi.
Buée Bu et
Une fois bu e que reste-t-il ?
Que reste-t-il de l’étendue
Au-delà du regard, et dans le regard :
Le même univers inconnu et pourtant reconnu.
Ici là
Là devant les yeux
Ici, dans la contraction du temps de cet ici,
Le vertige me saisit ;
Un vertige m’a saisi
L’épaisse buée, blanche sur toutes les vitres rectangulaires :
Qu’écrirait-on ?
(Rer C)
Il y a les pas. Il y a les vocalises métalliques des passereaux. Il y a la terre battue où les ombres passent. Que reste-t-il ? C’est un espace pur.
Quoi mériterait d’embellir cet espace pur, quoi en sus ?
Deux femmes viennent de s’asseoir ; sur leur banc, aucune de leurs paroles ne laisse une chance au silence.
Sur le banc d’en face, un homme profite silencieusement de la lumière.
Entre les bancs, au milieu de l’allée, un enfant passe : son cou se tord, son visage se tend — grimace au soleil. Il hésite, et poursuit.
L’ombre d’un jeune platane se tient sur la terre, aussi stoïque que l’arbre.
Cette ombre, n’est-ce pas le trophée ?
(jardin des Plantes)
Je ne puis rien créer. Pas ici. Pas maintenant. L’exotisme de ma position consiste à arracher un jour, et le mettre là, au même endroit, au travail, sur la table, quand il me faudrait au moins deux douzaines du même, pour voir la page, sentir contour, sa profonde heure. Et que je vais bientôt mourir. Et que je n’aurai rien accompli — qu’une somme de fragments, quelques poèmes. Je suis rivé vers l’écriture, comme l’homme vers sa liberté. Mon dessein est égoïste. Je n’ai personne à sauver, pas même moi. C’est une nécessité. Il faut imaginer l’oiseau, frapper la vitre, encore et encore pour gagner sa branche. Oui, c’est une nécessité — impérieuse, crayonnerait un bon dessinateur. Je suis dans le RER. Je longe la ligne, celle des rails. Je serai au bureau dans quelques instants, pour d’autres sororités, pris par d’autres signes… L’aventure prend fin.
(Rer C)
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