J’aimerais ne pas mourir. Ensuite, je pourrai mourir. J’ai toujours la joie que la suivante soit lâche, ne tienne pas. J’y mets les pieds. Lorsque je tombe à l’eau. Lorsque je tombe à l’eau, point. J’en attrape deux, identiques. C’est là que je les cloue, histoire de. Ça finit par faire une belle cale, un bel intérieur : au sec, bien au sec. J’entends le bois craquer, les poissons eux aussi ; les poissons, argentés, vont en banc. On s’assoirait presque. Je m’allonge pour les contempler. Et puis c’est le grand départ. La cale qui glisse, la cale qui glisse. On ira presque loin. En rêve. En rêve, à l’avant de la proue. En rêve là commence l’aventure. On me dira non, je dirai oui. Je me souviens d’épais brouillards. Je me souviens d’épais brouillards à l’avant de la proue. Mais dans épée, il y a épier : épier quoi ? Ici, les gens ne vivent pas dans le monde réel.
Je lis des vivants qui ne sont pas morts.
Je les lis — aussi.
Peut-être quelqu’un verra-t-il le livre que je tiens contre ma cuisse, à présent que je dors ;
le livre posé de dos, ouvert à la page du poème que je terminai de lire,
Le chasseur étourdi.
Quelqu’un qui dira : Je le connais, lui, Luis Sepúlveda, c’est un intime. Je lui dirai — Et qui reprendra l’avion vers le Chili — Et qui dira au téléphone, une fois arrivé :
J’ai rencontré ton lecteur,
Il dormait dans le TER, tu lui tenais vie.
Mais le poète est mort ;
Mais le poète est né encore une fois.
Plus rien.
Sec.
Je suis en réunion. Enfin, je fais partie d’une réunion.
Mon corps est placé dans le lieu d’une réunion, parmi d’autres corps.
Nous posons des questions.
Nous interagissons.
Écouter, c’est interagir.
D’autres font-ils semblant ?
Tout le monde écoute.
Je suis en réunion.
Je n’ai plus rien à dire.
Plus rien.
Sec.
Et si quelqu’un me donnait la parole,
je dirais : Ah bin — en jetant les yeux dehors,
en ramenant le dehors dedans.
Je dirais :
Ah bin, nous sommes en réunion.
Nos corps sont placés en réunion.
Ah bin, dirais-je en multipliant les feux follets
au-dessus de chaque corps,
tout le long des tables,
de chaque aura,
faisant jouer la flamme
en tournant la virole.
Les arbres sont hauts.
Pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, à cet instant où le poème continue alors que la phrase a cessé ; cet instant où la gaine des mots reste mais le mot est ailleurs, à cet instant où tout est froid, sous les yeux du lecteur. Mais le moment se poursuit, plus rien n’est tout à fait réel. Les images qui paraissent appartiennent à d’anciens rêves. Il est une ligne à franchir pour entrer en gare. En certains lieux, les bus se perdent, les arrêts ne sont plus sus. Faire le tour du propriétaire, se souvenir du familier, n’est-ce pas le luxe ?
Cloué un peu
Là à l’entrée du RER
Dans le matin Sur le siège en direction De
La passagère me le rappelle : Je l’ai appelé quatre fois, ajoute-t-elle dans le combiné
Cloué un peu, au lieu de,
Mon siège
Quoiqu’il fasse beau
Que la lumière entre Que je sois
vivant
Cloué un peu
Cela m’ôte les paroles sont muettes
Je rentrerai ce soir,
J’écrirai mon poème
– branlant,
Bam, le soleil
Sans cesse les paroles
coulent
sur votre corps,
Dans les transports.
Comme un robinet mal fermé.
On se croirait, dans une salle d’eau
avec des fuites, dans le tuyau
Dans le pommeau dans le plafond :
Fuite de mots,
Sans cesse sans cesse.
Le soleil vous sèche
Quoique.
Tenir la position, non la phrase. Pour celui qui tient la phrase, tenir la sienne. C’est un effort mais après tout, qui verrait, qui saurait ? N’est-ce pas ridicule ? Aussi banal que délivrer le courrier. Mais les fentes sont là, il faut les voir. La difficulté tient en ceci. Pourquoi garderait-on un automate, presque rouillé, bruyant, anobli par sa gestuelle – la même, d’un bras porté en avant ? Car de courrier, il n’en a pas. On pourrait mettre en tête son sourire un peu niais. Avec le temps, oui, car autrefois c’était un sourire inné. Qui s’en est gardé ? Qui l’a désiré ? Il est une antiquité restée dans un couloir. On se représente l’adresse, sans que celle-ci soit sue. On se la représente, on imagine ses rêves. On part dans d’autres rêves.
Tension : tant scion
Pourquoi une présence attire plus qu’aucune autre
Corporellement,
Spirituellement ;
Spirituellement, scientifiquement
Mon corps
Et donc ma parole hésitent ;
Quand une autre, qui s’installe à côté de la première, rebute :
La tristesse rebute
Plus qu’elle, la désespérance.
(Je quitte le siège)
Vivant, rester vivant.
Ce n’est pas une injonction, dis-je en marchant
C’est une vérification.
Je suis, vivant.
Mais il reste la virgule.
Parfois, on croise un regard, bref et rieur
Qui défait le point
Je ne veux pas lever les yeux. Je les maintiens sur le téléphone. Sur l’écran. À quoi bon, à quoi bon voir ? Chacun dans le wagon, des passagers, cherche un sens à sa vie, l’a trouvé ; et si ce n’est sa vie, un sens au monde, à la situation… Les feuilles dans les arbres, jaune-or, le long de la voie ferrée, ne mentent pas. Tous les corps, vus de dos, non plus. Ils sont là, posés, prostrés, à une distance équitable les uns des autres; cette distance entre les corps, c’est le luxe du RER C de 9h57. Mais le monde, lui ? Le RER C de 9h57 vérifie à chaque instant les conditions de sa représentation. Mais le monde ? Le monde aussi. C’est le principe de fiction. Il est phrase, sans commencement ni fin. Je baisse les yeux. Je me replonge dedans. Dans mon téléphone.
J’y suis ! Nulle part. Plus d’un temps sépare ces deux phrases. Ça s’agite autour de moi, mais d’une agitation calme… Transcrire me fait rouvrir l’œil. Et par conséquent me replonge dans l’image, environnante. Je suis, j’étais, je suis dans le train INOUI n°6103 à destination de Marseille Saint-Charles, depuis une heure, environ. Ouvrir l’œil, me dis-je, mais le bon ! J’entends les mousquetaires en moi, trois, lever, croiser leurs fleurets, m’encourager de leur devise, tels ses points d’exclamation. Je referme les yeux. Je me concentre, décentre. Tout ceci me paraît très intrigant. Je me retrouve dans le lieu calme. Je connais ce lieu, l’endroit, ce nulle part, étant enfant, le même, qui survenait, survient dans le salon parmi les convives, au moment de m’assoupir… Avec deux « Où suis-je ? » faisant froncer les sourcils, nous pourrions tenter le regard. Mais la perplexité se lirait avant le sourire. J’ouvre les yeux. Je le surprends : Comment ne pas être effrayé par le néant. Si physique, si présent. Mes cheveux se dressent. C’est une image bien sûr (les miens s’étiolent). Mais mes mots en feraient tout autant. Je les calmerai, les brosserais dans le sens du poil. Et je dis : Que se passe-t-il en associant le néant du lieu, et la nuit à l’entour ? 𝐿𝑒 𝑛𝑒́𝑎𝑛𝑡 𝑓𝑒𝑟𝑚𝑒 𝑙’𝑜𝑒𝑖𝑙, 𝑒𝑡 𝑙𝑒 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑 𝑛𝑢𝑙𝑙𝑒 𝑝𝑎𝑟𝑡 𝑜𝑢𝑣𝑒𝑟𝑡 𝑑𝑒 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒. Nous serions en pleine féerie des monstres. L’esprit retrouve son masque antique, inique et farceur. Ma bouche est vite encombrée d’un oeil de boeuf (c’est mieux qu’un orteil de porc, tout de même). S’il tombe, j’en serais bouche bée. Je le rattrape dans ma paume. Je soupèse sa masse et le montre aux voyageurs. Où sommes-nous, dis-je à l’entour. Nous sommes ici, dit l’enfant, heureux, venu contre mon épaule, plein de mansuétude, de gratitude. Regardez ! Regardez comme il est gros.

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