Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

15.03.2025

Ciel gris. Malgré le bleu qui transperce les jours. Se concentrer sur la respiration. Je l’avais oubliée. Le regard peut s’accrocher à quelque chose dans le paysage, comme la mouche ses pattes à la vitre — au ciel — au mur. Celles et ceux qui n’ont pas la possibilité de partir peuvent ouvrir un livre. Encore faut-il qu’aucun son ne vienne perturber l’entrée dans le récit, que la moiteur de la forêt primaire résiste aux intrusions d’un enfant en mal de jeu. Que l’étendue des jardins potagers, d’où s’élèvent les panaches blanchâtres sur les carrés de terre brune, par la fumée des feux allumés, de part et d’autre du chemin, cohabitent avec le smartphone en mal d’écouteur. Et, deux pages plus loin, que les combats menés par une centaine de guerriers, accroupis avec leur lance dans le marécage broussailleux se mêlent aux cris du passager vindicatif sans titre de transport.

(Ter)

15.03.2026

Les gens ne s’entendent pas vivre avec leur clavier, les touches de leur clavier, qu’ils tapent, les écouteurs forts, ou le haut-parleur pas fort de leur téléphone mobile tout à fait audible. Pourtant les conversations, au rythme des convives, du paysage, bercent, sauf lorsque le voyageur voyageant seul est le principal réceptacle d’échanges tronqués — forts, plus ou moins forts, parfois très forts. Pourtant, ah pourtant, c’est le calme quand on écoute dedans la boîte crânienne de l’inopportun, de l’importun, de l’important — dites-le comme vous voulez. Corps mou, semelles tantôt sur le siège, tantôt les épaules en avant, le dos vouté, il semble que le circuit électrique général soit endommagé et que le mouvement vital soit réduit au mouvement du pouce, qui déplace le contenu sur l’écran. Mais dedans, tout dedans, le cerveau, en état de dormance. Le sans-gêne absorbe l’écran. Celui qui tape sur son clavier est trop concentré pour écouter autre chose que sa pensée, mais le scrutateur de l’âme se reposerait de voir la page restée blanche, et que toute cette énergie exercée sur le clavier est celle d’un échange administratif dans le train du dimanche. Quant à l’impoli qui nous fait profiter de sa conversation sans que nous sachions jamais l’autre rive, se couler dans son crâne permet de rétablir l’équilibre de l’échange. Mais alors que dire de celui qui écoute son rock fort, heureux de contenter le paysage, les voyageurs, on sent bien la provocation agrémentée des bruits de canettes que sa main fait jouer compulsivement. Ah mes amis, tous ces voyageurs impolis ont beau être Bruit, aucun d’entre eux n’a jamais écouté dedans la tête d’un écrivain. Aussi, amis écrivains, n’ôtez la prise jack qu’en dernière instance.

(Ter

17.04.2026

Je suis là,
Assis dans le rer.
J’ouvre les yeux,
Il faudrait que je voie :
« Ah, ah que c’est… »
Cette phrase fait l’effet d’un ballon
Ou sa ficelle ou sa nacelle
Liii.br..
Combien le mot est difficile à prononcer.
Je vois comme on voit depuis le manège
Vertige, ou la grande roue
Liiibre
Ah ! regarder l’enfant, son sourire
Au stand, il vient de gagner un son contre un sans
— Et là.

(Rer C

14.04.2026

Tout ce qui survient fait sens : tout va de soi, dans ce square, près de la gare, dans une configuration qui s’actualise, s’ordonne. Je suis là, mais je pourrais être là — un là différent alors que le banc lui n’a pas bougé. Je pourrais être ailleurs aussi, mais je vois cet ailleurs depuis là ce banc, et là et ailleurs deviennent alors aussi évanescents que pétales au vent. Je suis là et tout ce qui survient fait sens : l’arrivée du rer, son freinage dans mon dos, mon dos, le cri de la mésange à quelque hauteur, les joies de l’enfant sur la balançoire. Les moucherons. Et mille indices sur le sol, à mes pieds, qui pourraient faire l’objet d’un roman tant le détail du parterre est celui d’une galaxie. Ceci, je l’ai déjà dit ailleurs. C’est au même endroit. Je suis là. Ainsi l’accent sur le là comme une touche de piano. La, la — la. Je suis là et ce pourrait être ailleurs.

(Square de la gare)

14.03.2026

On peut parfois, entre deux virgules, sortir, s’asseoir, se trouver là ; à nouveau, dans le flux du monde. C’est même la seule chance, quand la pensée s’arrête, qu’elle peut s’arrêter ; qu’elle rejoint le corps sur le banc, comme la branche l’oiseau. Ne pas l’effrayer, faire comme si de rien était. Avoir la chance de n’être personne, de pouvoir être chacun des passants, ou de n’être rien. Regarder sa main, le bas de pantalon, ses chaussures croisées, regarder sa main à nouveau, s’en étonner — d’être l’aimable propriétaire de cette main ; sourire à tous de son propre étonnement d’être là. Le soleil décline, les ombres sont géantes.

(Jardin des Plantes)

10.03.2026

Je ne fais aucune promesse que celle qui se présente : à présent. Nul éclat. Nul « attends de voir ce qui vient ». Je ne dérange ni les fleurs ni d’impeccables aïeux, parce qu’ils sont à leur place et que je suis à la mienne. Mais je sais que je leur dois tout. Ma promesse est ailleurs, contenue dans ces mots ; ne sachant pas ce qu’elle est, mais prêt à la cueillir. Un sourire a la forme d’une assiette. Et l’assiette, celle d’une pièce qui se forme. Je resterai au seuil, dans l’ombre, pour mieux l’accueillir, comme on évase le bord, sur le tour.

(Ligne 14)

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