Littérature, écriture

Catégorie : Short fiction (Page 1 of 2)

Livre de comptes

Il faut imaginer un homme assis. À sa table de travail ; comme tous les jours. Un homme assis comme tous les jours à sa table de travail. Cet homme porte une vigilance particulière au livre de comptes : il vérifie les chiffres, l’équation, les mots, la découpe, la photographie. Il vérifie que tout soit nommé, compté ; il vérifie que tout soit vérifié. Il fait cela chaque jour. Son jour procède comme chez tout humain d’une métrique assimilée. C’est le même jour qui se présente. Le soleil suit sa course. La terre suit la sienne. Les ombres tournent. Cette semaine ne peut être vécue en accéléré. Le vertige nous saisirait et nous serions de toute façon morts, comme le protagoniste de cette aventure, comme le protagoniste de cette fiction. J’écris Fiction. Le mot est à double tranchant : je coupe un saucisson, certes. Je dis Fiction. Cet homme épluche son livre de comptes. Il tourne les pages, vérifie les entrées, les sorties. Cet homme ne le sait pas, mais par ce geste il vérifie sa table, le livre, sa main, le crayon, même si son intention première est là : à compléter les tableaux, les chiffres dans les tableaux, les chiffres. Par sa présence, cet homme vérifie le monde. Il ouvre la fenêtre. Cet homme se dit qu’il n’a de toute façon pas vraiment le choix, qu’il fait ce qu’il doit faire. Et si ce n’était pas ça précisément, ce serait autre chose ; de toute façon. Il se rassoit. Il se sait, il se sent bien, dans le balancier du corps, dans le balancier de la seconde. Cet homme tient le livre de comptes. La fiction dans son mécanisme se met parfois à trembler, rarement. Mais alors quelque chose se tend. Et l’horloge semble s’arrêter, suspendue entre deux états. À cet instant, il est possible de sentir, un léger — Les mots ne viennent pas. C’est un certain décalage, un certain flou. Un certain flou entre la page et la page, entre la pièce et la pièce. Un battement de cils aurait pour fonction de corriger l’erreur ou l’heure elle-même. Mais le trouble ne viendrait-il pas saisir les autres sens ? L’ouïe et le toucher lui-même qu’un geste lui-aussi instinctif déroberait au regard, en cet instant non mesurable. Comme si le temps lui-même, mourant, générait un sursaut de lumière dans lequel l’homme verrait — Elle, tapie au plus obscur de la parole. Que dirait-elle, cette muette ? Seulement, pourrait-elle entendre, dans l’oreille de l’homme ; un craquement ? puis la saillie subite, soudaine, d’une lettre expulsée, permettant de voir, à nouveau, sous le clignement de paupières, que la page est la page, le livre le livre, et que la somme de deux chiffres vérifient par leurs quantités respectives. Que main est la main. Que le paysage est. Et sur tout, que le temps a retrouvé sa pleine clarté, qu’il n’est pas éclaté. Et que cette minuscule friction était une simple fiction, dont on a presque gommé trace.

24.01.2026

15.01.2026

Chaque jour, je fais le même effort. Rentrer dans une boîte. Le vide me fait-il peur ? Je dis : Je n’ai pas le choix : J’ouvre le couvercle : je m’installe : je fais des contorsions inouïes je m’en félicite : je me félicite d’avoir tenu je suis heureux de mon sort je me convaincs, à la fin du jour il ne s’est rien passé sinon d’avoir tenu dans une boîte avec il faut bien l’avouer quelque exercice de délassement. M’évaporer ? Je suis quelqu’un de solide. Me sublimer ? J’y songe. Mais réfléchissons. Que se passerait-il ? Rien d’autre au bout d’un moment vague que la recherche d’une nouvelle boîte. La liberté réside-t-elle dans le fait de passer de l’une à l’autre ? De se contraindre soi-même dans sa boîte, sans contremaitre pour vous y obliger ni vous soumettre ? D’être admiré pour votre souplesse et vos talents de contorsionnistes par vos collègues, ou des passants passant par là ? Est-il des secrets que je n’aurais pas percés, comme celui de boîtes emboîtées ? Doit-on s’exercer à l’illusion, séparé dans deux boîtes, tantôt réuni ? Faut-il maintenir le mystère d’une boîte, mi-ouverte mi-fermée, tant les deux états semblent vérifiés ? Un chat miaule à la fenêtre. Il a faim.

09.08.2025

Je tiens un grand texe, dit-il faisant voler les feuilles. Je tiens un grand texe, ajoute agite-t-il en tous sens. Il traverse, respire grand, s’assoit sur un banc, contemple les nuages, même si se présente, à son regard, la seule couronne verte et dense du copalme d’Amérique dont les trois pieds ombragent la place. Ah ah, clame-t-il, même si ce n’est qu’un sourire qui se dessine sur ses lèvres. Ah oh, s’aventure-t-il, en voici la preuve flagrante : ce grand texe m’a fait sortir de mes feuilles, de mes déboires, de mes rythmes, de mes soucis, les cela, pour m’asseoir sur cette place. Cette place réelle à l’ombre du monde, qui tient le monde tel un point ferme sur la page. Ah oh ah, fait-il encore tout en malice roulant vers la passante une œillade complice. Texe ; voyez comme il coule de source, d’une eau cristalline tandis que le vent bat une mesure, délicate, sur les feuilles, l’écorce, le corps, de son souffle enveloppant. Ainsi le rêveur, ainsi le poète, un rien l’habille. Ôter lui ses illusions, que resterait-il ? Ni les nuages derrière la couronne des arbres, ni ces interjections, ni l’air cristallin. Il resterait un homme, encombré de feuilles, de textes en déshérence, posés sur une table, et la petite place de la rue Hericart serait restée, à cet instant, tout à fait vide, sans cet homme pour crier oh ah derrière un sourire sincère, vers des nuages rêvés, aux formes éloquentes, dans un ciel tout à fait bleu.

16.03.2025

J’ai décidé de me ternir au plus haut point que je connaisse. Je ne vois pas d’autres aventures à tenir dans les jours, les mois, les années qui viennent. Je serai débarrassé des scories des jours. De là le monde serait différent, même si rien ou peu changeait dans la programmation du jour. Je crois que rien ne changera dans mon apparence, je veux dire que rien ne semblerait suspect ou de neuf, à moins que mon regard interrogateur finisse par semer le trouble chez mon interlocuteur. Mais après tout, depuis des années je fréquente mille personnes et je ne suis pas plus avancé aujourd’hui pour savoir où ils habitent.
D’ici, tout est différent, et pourtant je n’ai bougé de place ni de posture. Un siège de Ter, en première rame, en rez-de-basalte, appuyé contre la vitre, la jambe croisée sur la seconde. Alors évidemment l’inadvertance nous fait perdre l’assise. On tombe on retombe. Mais j’ai décidé de tenir la position. Et peut-être après tout est-ce parce que le pense-bête n’était pas incarné. J’imagine un gros oiseau, ou plutôt un gro oiseau, sans liaison, avec élision, c’est qu’il se tient droit, qui ne tombe pas dans la facilité de coller au dossier, d’adhérer, pour s’enfuir et se perdre dans tout ce que le monde charrie par la force mécanique des jours. Oiseau. Il n’y a plus qu’à tenir, ici. Et d’éclairer. Il faut imaginer une lampe torche qui ne porte qu’à quelques secondes, c’est peu.

01.05.2025

Étrange, très étrange. J’ose à peine tourner la page, mais je suis bien incapable de tourner les talons. Il faut un sacré talent pour tenir ainsi, en haleine — quoique rien ne se passe, que les moutons paissent, et passent. Étrange, très étrange. Je me tiens sur la bordure. Tout comme mon lecteur, je regarde. Et que voyons-nous ? Une histoire sans queue ni tête néanmoins sue depuis longtemps par tous les pores. Des moutons, des moutons rebondissants. En veux-tu, en voilà. Des moutons, épais comme des moutons, qu’il est difficile de déloger de leur statut de mouton. Et d’ailleurs le mot n’est-il pas lui-même un mouton laineux, débarrassé de son trop plein de voyelles et de consommes ? Ainsi, nous nous trouvons malgré nous sur une aire de moutons, avec un chien, un border collie qui sorti de sa niche nous tourne autour. Ce chien nous tourne autour encore. Il suffit d’enjamber délicatement. Je n’avais jamais envisagé à quel point les mots épousaient la courbe molletonné du monde. Un bon roman mettrait-il un m en chaque mot ? Mais là n’est pas le propos vous comprendrez, en plus qu’il va être difficile de semer le chien, maintenant qu’il nous suit, qu’il ne nous lâche pas des yeux.

 

09.02.2024

L’homme se tient sous la grande passerelle, dans le hall de gare, de la gare de Juvisy, à cet endroit où toutes les voies se rencontrent, communiquent entre elles par le balancier des passants. Les uns sortent, les autres rentrent. Les uns dévalent les escaliers d’un quai pour avaler ceux d’un autre quai. Du 41 au 50… Du 47 au 40… Ce serait la grande maison de la chaussure si ce n’était une gare. Lui se tient toujours, tous les jours ici, dans son bleu de travail, à l’intersection des flux. « Demandez le 20 minutes », dit-il à l’adresse des passants passant par là. Le journal est tendu dans sa main levée. Mais il faut mettre le volume, sortir le son : « Le 20 minuuutes… » Au début, les premières fois qu’on passe, on voit cet homme affronter le flux des voyageurs comme le pêcheur qui se tient impavide dans le courant marin, dans le gros grain. Car il semble que le but premier de cet homme est d’être physiquement là ; d’être visible de tous sans entraver la direction de chacun. « Demandez le 20 minuuutes… » J’imagine qu’il faut une dose certaine de courage pour rester là, là : en son milieu, et dire, mais dire vraiment ou s’adresser au vide. Mais pas plus de courage peut-être qu’un écrivain dans sa cuisine, assis à sa table de travail. « Le 20 minuuutes… » Au début ainsi, comme la première goutte d’un bloc, d’un bloc de glace, qui n’est pas prêt à fondre, mais s’y prépare, c’est la même indifférence qui se réfléchit sur lui. « Le 20 minuuutes… » Comment lui le crieur placé au milieu de la foule ressent-il le temps qui passe ? Compte-t-il, pour se divertir, le nombre d’occurrences criées ? Le nombre d’exemplaires distribués ? S’amuse-t-il à augmenter le temps qui passe de la somme des « 20 minutes » donnés ? À raison de dix-sept journaux distribués à autant de mains en moins de 5 minutes, cela vous augmente des trois cent quarante minutes offertes aux passants, dans un temps inférieur à l’unité même de son point de mesure. Se fixe-t-il dans l’éternité, et déclame-t-il comme l’oiseau sa partition, comme le comédien une intention ? N’est-il pas lui — le crieur, le maître du temps ? ouvrant la foule comme une lame le ventre du poisson, la séparant comme le rocher les eaux ? N’est-il pas un dieu en sa toute-puissance ?    

Le crieur, gare de Juvisy, 9 fév. 2024

19.04.2024

Dans la salle d’attente du pédicure, il est une tortue. Une grosse tortue qui ressemble à un crapaud. C’est une tortue de Floride, dans un bac de 90 cm par 45 environ. Elle est dans un coin de l’aquarium. Elle avance, elle avance dans le coin sans cesse. Dans le coin extérieur, celui qui donne sur l’intérieur de la salle d’attente. La salle d’attente fait la taille d’un carré de 2 m par 2 m environ. Le sol est constitué de petits carreaux de 2 cm, qui sont bleus, blancs, bleu marine. Je suis assis sur l’unique chaise qui fait face à l’aquarium sur sa longueur. Sur la porte d’entrée, entre moi et l’aquarium, l’écriteau Sortie est posé. Je suis pris d’une grande compassion pour cette tortue qui se débat sans cesse dans le coin extérieur de l’aquarium. Mon cœur se serre à la vue de cette tortue. Elle a des motifs à carreaux sur le dos. Le volume sonore qui emplit pièce est l’eau qui coule en continu, qui fait bouger l’unique pierre en équilibre, les mouvements de griffes de la tortue sur la paroi sont en revanche silencieux, mais les coups de la carapace à chaque mouvement se répètent. Dans la pièce à côté, là où officie le pédicure, ça discute cor : cor dur et cor mou, corps qu’on râpe et vacances à Cordoue. C’est la première fois que je me rends chez le pédicure. Je me mets à éprouver une terrible compassion pour la tortue. Peut-être est-elle heureuse ici ? Pourquoi vais-je lui attribuer mes sentiments. Mais je ne peux pas croire que sa vie se résume à ça. Ça remue sous mes chaussures. Ce décor de salle d’attente, pauvre à souhait, doit être fantastique pour elle, au sens premier – non ? Si cette tortue met sa vitalité, toute sa force dans le coin extérieur de l’aquarium, que ces mouvements incessants la soulèvent en pure perte, si ce n’est de se dépenser, n’est-ce pas pour s’échapper d’une localité où les forces en présence, physiques et obscures, la maintiennent ? Par quel miracle réussirait-elle son évasion ? L’énergie qu’elle met dans l’instant me renvoie à notre condition, où les uns les autres, prisonniers de leur localité, finissent par abdiquer ; où chacun finit par trouver son point d’équilibre. Ainsi la vision des mouvements de cette tortue, si tant est que l’homme soit au mouvement, et sa localité dans l’aquarium, ne sont pas sans me rappeler les paroles d’où chacun émet. Alors, à quel endroit du monde sommes-nous – réellement. Et faut-il aller chez le pédicure pour en causer ?

Scrupule

Les trous sont gigantesques. Fermer les yeux permet-il de les éviter ? Ce sont des trous noirs. Finalement, tout est calme. L’agitation quotidienne ne permet pas de les constater. On tombe dedans. On vit dans le trou comme on dit. Les bancs, les bancs publics sont en bordure, mais les pieds sont dedans. Le soir dans mon lit, dos au mur, je me tiens debout. Avec l’espoir de ne pas tomber. Le matin, je me redresse je ramasse mes affaires. Je me presse. Il n’y a pas de lumière au fond du tunnel. C’est juste un trou. Lever les yeux permet-il de le constater ? L’arrêt, les microcoupures, sont une façon de survie, et les grandes brasses forment une parenthèse. Mais le froid finit par vous ressaisir, et la racine des problèmes, ce chiendent qui n’en finit pas reste. Les microcoupures sont une forme de résistance. Mises bout à bout, elles sont une seconde à soi, comme une bulle dans l’eau claire, que le trou n’a pas. La suspension n’est pas l’arrêt. La suspension est illusoire, mais elle soulage le corps de la pression exercée par le trou. Elle est ce rebord de fenêtre sur laquelle poser sa joue. On se réveille avec la marque. L’effet d’attraction du trou est tel que les chaussures vont de trous en trous, dans tous les trous. L’enfance semblait nous préserver, dis-tu ? Mais vue d’ici, dans le trou, l’enfance est une idée. Qu’est-ce qu’une tomate pour quelqu’un qui ne l’a pas goûtée ? Et à y regarder de près, avec la dent, avec les langues, l’enfance est à naître. Un trou. Trois trous. Il est difficile de les compter. On omet le second. Et le monde manque à l’appel. Creuser le trou un peu plus. Approfondir les tunnels. Mais après ? Et après. Et. Vous dîtes. Vous dites que l’amour nous sauve. Petite lumière de. Si ça vous chante. Mais l’univers est immense. Et les ténèbres consolent. Elles sont plus grandes que le trou. Me consolent et m’apaisent. Dans les ténèbres, le trou ne pèse rien et la lumière est intacte. La lumière de l’amour, dis-tu ? Mais c’est une flamme solitaire. (Nous avons la même.) Creuser la vie. Allons donc, passer à côté, il vaudrait mieux ! Avec des tasseaux de bois, dans les bras, en guise d’ailes. Et l’art de contourner. Sautez sur le point, remonter la ligne, faire une rotation, et au trois-quarts du tour du trou, sautez volez, battez des pieds, toucher un nouveau point. Avec grâce. Le corps, ce trou normand pour les vers : fuyez tant qu’il est temps. Mais en même temps, un monde sans trou serait un cadavre sans tête. Peau de serpent, sans langage ni raison. Dieu, traduire « certains d’entre eux », traduire « les hommes », ont tous un siège dans le trou, fait de trou, de la matière du trou, invisible pour les uns, confortable pour tous. Ça s’entend, quand on fait varier la fréquence. Ça s’entend, dans tous les trous. Et dehors, vous le savez, dehors la marge n’est jamais loin. Parfois le trou finit par prendre le dessus, vous manger le dedans, le dedans du corps ; est en partie traversé. Vous le constatez. Vous êtes impuissant. Vous avez un trou. Qu’iriez-vous cultiver dedans cette partie creuse ? Des myosotis ? La véritable conquête serait que le rouge-gorge habite votre trou. Si telle est la victoire, vous en seriez absente. Mais l’écho de votre nom sonnerait quand même comme un petit caillou.

02.03.22

Sans titre

il y avait toujours la croyance l’espoir que quelque chose surviendrait. Les plus téméraires s’agitaient encore. Les autres reproduisaient le même sourire, le même souvenir. C’était toujours une gesticulation spontanée, qui provoquait une étincelle, puis le corps retombait derrière le verre. Les autres avaient le même succès, avec leur sourire, mais force est de constater qu’ils étaient eux aussi à la merci de cet espace étriqué, à travers lequel nulle lumière ne passait. Beaucoup d’entre eux renonçaient, et décidaient de se reproduire ici, de fonder un petit foyer, avant que la mort ne les fasse disparaître. Les autres restaient là, en attendant. En attendant quoi ? Il y avait toujours une espérance secrète. Faire un feu avec ces morceaux de bois. Utiliser ces deux morceaux de bois pour faire de la musique. Gravir les échelons. Mais on allait jamais très haut, et c’était souvent juste pour la photo. Le verre avait une sacrée épaisseur, et par conséquent il rendait le moindre monde peu lisible. Et pourquoi aller si loin. C’était là le grand paradoxe des uns. Et le renoncement des autres. Grand paradoxe pour les uns puisque leur espérance dépassait la circonscription, en même temps ne rêvaient-ils pas de se circonscrire ? La jeunesse est une croissance tout en longueur, mais ensuite il vous faut composer avec le poids des années, le poids de toutes ces branches. Alors allez plus haut allez plus loin n’est pas si aisé, n’est pas si spontané. Déplacer plus de matière vous coûte en énergie. Le monde n’est plus si vaste que ça. Comment les gens font-ils ?Comment les gens font-ils, d’un point de vue mécanique. D’un point de vue strictement physique. Les convictions sont peut-être le bois dur de leur prise de poids et d’espace, en deçà desquelles le sujet pourrait être parfaitement mou de l’intérieur. C’est pourquoi, qui renoncerait à ses convictions ? À sa place chèrement acquise ? Alors vous comprendrez la fixité des positions, même pour le chancre le plus infâme : agile mais parfaitement souple si bien qu’aucune semelle ne puisse l’écraser ; ou bien rustre et parfaitement immobile si bien qu’aucune masse ne pourrait l’altérer. Pourquoi aller voir plus loin ? Plus haut certes, mais plus loin ? Il faut croire que certains sont plus dépourvus de mobilités que d’autres, je veux dire techniquement parlant. Qui viendrait prendre soin d’eux ? Et par conséquent ceux-là qui ne peuvent s’inventer des ailes, ceux-là qui ne peuvent s’inventer un horizon vertical, ceux-là qui ne peuvent défier les lois de la physique et de l’aventure, sont obligés de s’inventer de nouvelles formes, s’ils veulent voir du pays… Santé

28.07.2021

Les statues dévorantes

Vos créations n’intéresseront personne. Le monde a besoin de créatures, non de création. La création est acquise pour le monde. Le monde a besoin de créatures pour être peuplé. Cela importe peu de savoir qui vous êtes, ce que vous fûtes, ce que vous fîtes. Un monde sans créatures ne peut pas être peuplé, et un monde sans peuplement ne peut pas être. Il en devient vide, constitue une absence, un non sens. Cela le monde l’a compris dès l’origine et c’est pourquoi il se hâte. Il se hâte d’être peuplé. La vie est courte et le monde court, il faut se dépêcher, répondre à la créature qui réside en soi, la réveiller, la délivrer. L’absence forge la forme. Tôt ou tard il faut se dépêcher, tôt ou tard, on finit par la reconnaître. La créature est née, elle doit se reformer l’instant d’après sans quoi elle disparaît, et le monde se dépeuple. Oui, pareil au mouvement de balancier. Le temps s’étire et se rétracte, s’étire et se rétracte, et l’aiguille de la seconde doit occuper sa place, sa position suivante, sur le cadran. C’est harassant d’être une créature. C’est un travail à plein temps, que d’autres exercent pour vous. Il est important d’être là au bon moment. Peu importe ce qui s’ensuit. Tout converge en la créature pour animer son visage, sa bouche, son corps, ses lèvres. Peu importe ce qu’elle dit. On ne réussit pas à tous les coups, mais le premier coup est le bon. Il ne faut jamais se retourner, pas plus que regarder l’avenir. Vous seriez transformé en statue de sel. Quant à ce qui advient, ce n’est qu’absence, le monde qu’il faut repeupler. Le dépeuplement donne le vertige. Le dépeuplement n’est pas pensable en terme de pensée. Il ne ferait que survenir des haussements d’épaules, un sourire poli entre deux silences. Car cela n’aurait aucun sens, un monde avec des créatures qui ne signifient rien. Cela n’aurait aucun sens, pas même une direction. Or le monde a besoin de sens, le monde a besoin de direction. C’est pourquoi la créature s’anime, mais elle ne parle pas. Elle est une forme et cela suffit, elle donne tout son sens, sa forme parle pour elle. Elle nous économise le besoin de la penser. Elle nous laisse même le choix de la contempler. Cependant, si la créature ne se contemple plus, elle se fissure se craquèle et tout s’effondre. A quoi bon contempler sa poussière, ou son souvenir, quand d’autres créatures se présentent devant nous. Elles ont ce pouvoir, lorsqu’on les touche, de nous transmettre le leur. On voit le monde à travers leurs yeux. Peu importe ce qu’il est. Il est. Poser la question de savoir qui incarne cette créature est un non sens absolu. Ce qu’elle incarne est. Parfois il arrive qu’une créature surgisse alors que nous ne l’avions pas vue. Cela rassure, cela nous soulage de bien des maux, de savoir que des créatures coexistent sans que nous les voyions, que le monde pourrait être vide, qu’il n’en est rien en vérité. Cela consolide notre foi en ce que le monde ne sera jamais dépeuplé. Parfois des créatures nous apparaissent, alors qu’elles se sont éteintes. Elles sont mortes sans avoir fermer les yeux, dit-on. Cela leur donne un caractère plus étrange encore. Ce genre de créatures se tait plus qu’aucune autre. Elle n’en est que plus magnifiée, comme si sa forme était trace unique, non négociable en sa direction. Son absence de mouvement excitent le nôtre plus encore. Mais peut-être que l’histoire que je raconte vous ennuie. Si c’est le cas allez vous en, je n’ai pas la force de bouger de ce banc. Je suis saoul comme un cochon et je ne peux pas me taire. Je ne sais pas qui nous sommes et si le monde a besoin d’être peuplé. Je sais simplement cette chose en levant la tête, en regardant les nuages, et leur trace dans le ciel… Le monde ne regarde rien. Il est vide de notre absence et de nos pensées, et pourtant il n’a pas la pudeur de cacher sa beauté. Mais à cet instant, il est trop tard. C’est ce que je crois. Pardon, écartez-vous, je vais vomir. Pardon, personne ne peut entendre mon désespoir. Le monde a besoin d’être nommé sans quoi il ne peut se reconnaitre. Le monde ne comprend pas une chose qui ne le nomme pas. Le monde ne comprend pas l’espace vide qui le détoure. Cette chose devient sa frayeur, et même son ressentiment, alors qu’aucune créature, alors qu’aucun créateur, n’a réponse à ce non sens : le créateur ne peut pas être mort. Il doit être une créature qui ne dit pas son nom. Quelque chose doit se produire. Une trace, quelle qu’elle soit, une étincelle. Toute créature même disparue émet une ombre. Une ombre à partir de laquelle il est possible de repeupler le monde. Oui tout comme les nuages. Tous les nuages ont une forme.

18.07.2013

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