Littérature, écriture

Catégorie : Non classé (Page 1 of 5)

23.07.2026

Tout ce qui s’écrit passe. Et tout ce qui s’écrit s’oublie. Mais parfois, on souhaite ardemment que quelque chose existât. Et ce quelque chose n’existe pas encore. Si bien qu’on poursuit l’effort. Le paradoxe est que cette chose existerait sans nous, puisque la chose fut déjà donnée et que comme toute chose elle suivit le chemin de l’oubli. Mais la foi est que l’esprit s’entête à ce que la chose existât. Comme si l’effort animait la roue de la chose oubliée. Et ce, même si nul destinataire n’exista à cet instant. Il est possible aussi que ce pour quoi l’écrivain ayant travaillé, l’écrivain ayant été travaillé, n’existe plus, comme la chose fut perdue, dissoute, égarée, ou que l’écrivain n’est plus ; et qu’une tout autre pensée, celle qui continuait de s’écrire, mue par le désir de voir la chose exister, trouva elle sa place dans un autre livre.

19.07.2026

Là, dans le métro de la ligne 5, les portes se referment. Quai de la Rapée. Il reste cinq stations. Comment faire ? Comment faire en sorte de sortir, de revenir ici ? Bastille, presque. La rame dit sa litanie. Bastille. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Ma seule issue sont les yeux d’une voyageuse. Breguet Sabin. Breguet Sabin. Un voyageur porte au poignet une montre ancienne. Cet objet discret, à la différence de l’heure inscrite partout, me sort du temps. Richard Lenoir : destination partout. Oberkampf. Respiration lente. La structure bascule. J’ai l’impression de voir ici, depuis un hublot. J’ai l’air d’être arrivé sur une île grecque, de fouler son sol pour la première fois. République, République. Je salue les autochtones, les vacanciers.

Ligne 5

 

29.06.2026

Je suis à l’aéroport. Je suis au point de rencontre. Je suis assis. Je m’extrais de ma perception. Une sirène se met en route à intervalle régulier. Cinq mouvements longs, à intervalle régulier je les compte. Sur l’écran d’affichage, deux publicités se suivent en boucle. Avancez, s’il vous plaît. La carte d’embarquement s’il vous plaît, reprennent en boucle les agentes. Je suis là depuis une heure. Le flux des passagers est continu. Un passager par seconde — par grappe de trois à cinq, comme les gouttes colorées du sablier liquide, hypnotiques dans le mouvement circulaire du toboggan — passe. L’étage au-dessus, ils circulent dans l’autre sens. Le haut-parleur sollicite la vigilance des passagers pour tout bagage abandonné, en français, en anglais, vigilance ou menace puisque le bagage oublié sera détruit. Systématiquement. Avancez, s’il vous plaît. Présentez la carte d’embarquement, s’il vous plaît. Les sirènes poursuivent leur mouvement, dans le doux brouhaha. Préparez vos cartes d’embarquement, s’il vous plaît. Je ferme les yeux. Je détends les moteurs. Je vais vérifier les papiers, chuchotte-t-elle. La chute s’envole.

(Orly, 29.06)

28.02.2026

Ici ou là,
Dans une chambre d’hôtel
Au bord de mer

Ou loin chez soi

La même question survient :

Toutes ces présences, en soi
— Qui nous peuplent,
Qu’elles sont absentes
Une fois le corps considéré, dépassé
Que le corps reste seul.

Ici,
Dans cette pièce, dans cet hôtel
Au bord d’eau

Ou loin, chez soi

La question viendrait après :

Il faudrait sauter une ligne.
Ce serait une question sans phrase.

Il resterait le point
d’interrogation

auquel se serrer.

(hôtel, Dieppe

15.01.2017

J’aimerais ne pas mourir. Ensuite, je pourrai mourir. J’ai toujours la joie que la suivante soit lâche, ne tienne pas. J’y mets les pieds. Lorsque je tombe à l’eau. Lorsque je tombe à l’eau, point. J’en attrape deux, identiques. C’est là que je les cloue, histoire de. Ça finit par faire une belle cale, un bel intérieur : au sec, bien au sec. J’entends le bois craquer, les poissons eux aussi ; les poissons, argentés, vont en banc. On s’assoirait presque. Je m’allonge pour les contempler. Et puis c’est le grand départ. La cale qui glisse, la cale qui glisse. On ira presque loin. En rêve. En rêve, à l’avant de la proue. En rêve là commence l’aventure. On me dira non, je dirai oui. Je me souviens d’épais brouillards. Je me souviens d’épais brouillards à l’avant de la proue. Mais dans épée, il y a épier : épier quoi ? Ici, les gens ne vivent pas dans le monde réel.

07.11.2025

Je ne veux pas lever les yeux. Je les maintiens sur le téléphone. Sur l’écran. À quoi bon, à quoi bon voir ? Chacun dans le wagon, des passagers, cherche un sens à sa vie, l’a trouvé ; et si ce n’est sa vie, un sens au monde, à la situation… Les feuilles dans les arbres, jaune-or, le long de la voie ferrée, ne mentent pas. Tous les corps, vus de dos, non plus. Ils sont là, posés, prostrés, à une distance équitable les uns des autres; cette distance entre les corps, c’est le luxe du RER C de 9h57. Mais le monde, lui ? Le RER C de 9h57 vérifie à chaque instant les conditions de sa représentation. Mais le monde ? Le monde aussi. C’est le principe de fiction. Il est phrase, sans commencement ni fin. Je baisse les yeux. Je me replonge dedans. Dans mon téléphone.

 

24.11.2024

Que pourrais-je voir à quoi je ne sois pas attentif. Je suis attentif aux personnes, à leur posture, à quelques informations, panneaux, à une atmosphère d’ensemble… “Attention, freinage puissant” est-il écrit à côté de la porte automatique, ou encore “Cédez votre place”. Mais je manque à chaque fois les détails, comme par exemple le motif du siège sur lequel la passagère face à moi est assise, ou la forme des poignées de sustentation, ou le nombre de stries du soufflet entre deux wagons. Mais surtout, il est cette chose qui m’échappe toujours, qui échappe à chaque fois, qui tient en cette phrase, salvatrice quand elle se rappelle à moi : Tout va bien, je suis arrivé. Oui, je suis arrivé. Où que le train aille, où que j’aille. Alors, je peux ralentir… Je peux souffler…
Mince ! mon arrêt.

09.08.2025

Je tiens un grand texe, dit-il faisant voler les feuilles. Je tiens un grand texe, ajoute agite-t-il en tous sens. Il traverse, respire grand, s’assoit sur un banc, contemple les nuages, même si se présente, à son regard, la seule couronne verte et dense du copalme d’Amérique dont les trois pieds ombragent la place. Ah ah, clame-t-il, même si ce n’est qu’un sourire qui se dessine sur ses lèvres. Ah oh, s’aventure-t-il, en voici la preuve flagrante : ce grand texe m’a fait sortir de mes feuilles, de mes déboires, de mes rythmes, de mes soucis, les cela, pour m’asseoir sur cette place. Cette place réelle à l’ombre du monde, qui tient le monde tel un point ferme sur la page. Ah oh ah, fait-il encore tout en malice roulant vers la passante une œillade complice. Texe ; voyez comme il coule de source, d’une eau cristalline tandis que le vent bat une mesure, délicate, sur les feuilles, l’écorce, le corps, de son souffle enveloppant. Ainsi le rêveur, ainsi le poète, un rien l’habille. Ôter lui ses illusions, que resterait-il ? Ni les nuages derrière la couronne des arbres, ni ces interjections, ni l’air cristallin. Il resterait un homme, encombré de feuilles, de textes en déshérence, posés sur une table, et la petite place de la rue Hericart serait restée, à cet instant, tout à fait vide, sans cet homme pour crier oh ah derrière un sourire sincère, vers des nuages rêvés, aux formes éloquentes, dans un ciel tout à fait bleu.

« Older posts

© 2026 Raphaël Dormoy

Theme by Anders NorenUp ↑

%d blogueurs aiment cette page :