Littérature, écriture

Catégorie : Journal (Page 1 of 19)

27.06.2026

Mes amis dorment. Tout dort ici. Ça ressemble à la mort. Je regarde leurs visages. Tout est passé vite.
Plus rien. Le voile s’est échappé ; le voile qui jouait les yeux. C’est peut-être mon heure : celle à partir de laquelle je vois le train depuis le monde des morts. J’écoute. Un enfant émerge de sa sieste. Ses phrases sont dans une intention sonore, parfaitement phrases même si aucun mot ne sort. Tout est clair. Je voyage dans le lieu où bientôt je ne serai plus. Je l’observe comme on est sans corps. Je voyage dans le voyage. Respiration lente, alentie. Mon corps est dans les deux univers. Comment respirer, d’une traversée à l’autre. Comment rester, d’une traversée à l’autre. Comme la fleur enracinée. Comme l’orchis pyramidal. 
Comment fait-elle ?

(TGV, 27.06)

17.05.2026

Je n’ai jamais été aussi proche du
Point qui éloigne la narration
Qui tient tout entière
dans une barquette de frites.
Soumettez-moi au bain d’huile,
Mais à la frite ?
Toute l’histoire dans sa production
Tient en elle : Navette spatiale,
matières premières, histoire des puissants, tout tient dedans.
Je ressens l’autre lieu de l’histoire, au-delà de l’histoire,
Où rien n’est nommé.
Les époques communiquent au même point.
Détachez-le, point, sentez la légère adhérence qu’il laisse sur le papier.
Mais ne lui en tenez pas rigueur.
Nous sommes loin de la nostalgie et proches d’avant les dieux.

(Train nomad, 17.05)

25.06.2026

Four. Not four. Four. Forty. Forty degrees. Forty days. For tilt. Tilt, la goutte de su’heure. For tilt. Four. Rame sans rame. Longeant la Seine. Décor bleu, de néons. Quel diable entrerait son œil dans la lucarne ouverte. Combien seraient-ils à nous observer ? Ce train a pour destination Invalides. Certainement. Ce train desservira toutes les gares. Certainement. Défilent en lettres rouges. Four. Il est interdit de fumer, c’est écrit aussi. Four. Il fait fais, pense-t-il en rêve. L’r est cuit, il est caramélisé. Four. Fou.

25.06. Rer °C

12.06.2026

Je suis dans le TER. Et si je n’avais pas de langue, cette phrase aurait-elle tout son sens ? Un homme assis devant moi vient de finir de tourner les pages d’un grand livre, on dirait de photographies. Sa main est encore posée sur la quatrième de couverture ; il regarde le paysage, se frotte la joue, regarde le livre à nouveau, baille, regarde dehors avec un air rêveur. La femme assise devant moi vient de sortir un livre. La couverture est arrachée ; elle est noire : je vois le mot Art écrit en gros dessus, mais pas le second. L’un comme l’autre ont deux mains, avec une alliance sur l’annulaire de la main gauche. Il est facile d’écrire dans un TER d’autant que les détails ne manquent pas. Par exemple la boucle d’oreille de la femme de dos, avec sa tige en forme d’hameçon ou de poisson, et la demi-perle offerte sur un plateau. Mais dans les faits, soyons concrets. L’art de la description est figuratif. Et le talent de l’écrivain peut se mesurer à sa capacité de représenter le monde dans sa précision figurative. Mais que resterait-il sans figuration ; mais aussi sans abstraction, sans émotion ? Quel moyen aurait-on pour décrire le monde tel qu’il est ? L’homme tourne les pages d’un autre livre, dont il vient d’ôter le film transparent. Un voyageur se mouche et se mouche, se mouche encore. Ainsi on ne peut que mentir. Mais l’homme a besoin de mensonges vérifiables.

(Ter)

31.05.2026

Le sait-il,
L’étranger ici, étranger au lieu,
Ne l’est bientôt plus.
Il est le prolongement de la fauvette noire
Son chant ; de la palme du charme.
Plus encore, il semble entretenir déjà
avec chaque arbre du bois la même cordialité
que chacun d’eux, le tilleul, le platane, tresse avec chacun.
Ce n’est pas si différent de l’accueil d’autrefois,
en d’autres lieux, reculés du monde.
Je leur dois le même tribut.
Le présent correspond avec ses hôtes ; avec le passé.
Cordialités du monde ;
Cordes silencieuses.

(Square René-Le Gall)

21.05.2026

Si le mot disparait, que reste-t-il
Que reste-t-il du monde.
Arriverais-tu à la source ?
Arrives-tu à boire.
Le poisson qui s’y essaie, l’écarterait
Fait jaillir une ombrelle
d’eau. Plus sa bouche s’approche,
Plus l’ombrelle grandit.
Le doigt la touchant deviendrait d’eau.
Que resterait-il du monde,
Un poisson sans les mots.

(Au Grand Bonheur, Ris-Orangis) 

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