Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

24.01.2026

Et si. Mais si. Et si.
Et si l’idée aujourd’hui était, simplement, de sortir de mon corps. Une sortie franche, nette et vigoureuse. De se dire Ah enfin, c’est l’heure ! C’est l’heure de. Du geste. La difficulté dans mon cas, maintenant que je vais dans la rue d’un pas vigoureux, franc, net, ma difficulté tient dans les conditions de l’expérimentation, car ce que je constate, est que, de cet arrachement, il reste, dans l’attention – ou la tension de posture –, une image. Une image en mouvement : celle de l’arrachement. Et pas. Pas plus. Certes elle fonctionne parfaitement, comme le moulin à poivre qu’on tourne, de deux, trois degrés. Mais après, mais après ; mais après. Que reste-t-il ? J’en suis là depuis tout à l’heure dans mes pensées.
Je me rends compte que mon corps est déjà loin, qu’il marche d’un pas franc, net et vigoureux. Si bien qu’il faut que je me dépêche de le retrouver.
Je l’ai même perdu de vue.

 

14.01.2026

Peut-on ?
Alors la question va se concentrer sur les deux termes de la question, entre, entre les deux, sur le trait, le pouce et l’index des deux mains vont soulever les deux termes, verbe et pronom, et tester la solidité entre les deux : 
Peut-on ?
Si l’on peut, la question n’eut jamais peut-être vécu.
Si l’on ne peut pas, reviendrait-elle ?
Peut-on ?
La tentation est grande de vouloir tester la résistance entre les termes,
Et mouvementer le trait d’union, comme on peut faire entrer un rêve par effraction.
Mais il est plus sage de garder la question en l’état,
Avec l’hypothèse qui ne serait jamais vérifiée.

15.01.2026

Chaque jour, je fais le même effort. Rentrer dans une boîte. Le vide me fait-il peur ? Je dis : Je n’ai pas le choix : J’ouvre le couvercle : je m’installe : je fais des contorsions inouïes je m’en félicite : je me félicite d’avoir tenu je suis heureux de mon sort je me convaincs, à la fin du jour il ne s’est rien passé sinon d’avoir tenu dans une boîte avec il faut bien l’avouer quelque exercice de délassement. M’évaporer ? Je suis quelqu’un de solide. Me sublimer ? J’y songe. Mais réfléchissons. Que se passerait-il ? Rien d’autre au bout d’un moment vague que la recherche d’une nouvelle boîte. La liberté réside-t-elle dans le fait de passer de l’une à l’autre ? De se contraindre soi-même dans sa boîte, sans contremaitre pour vous y obliger ni vous soumettre ? D’être admiré pour votre souplesse et vos talents de contorsionnistes par vos collègues, ou des passants passant par là ? Est-il des secrets que je n’aurais pas percés, comme celui de boîtes emboîtées ? Doit-on s’exercer à l’illusion, séparé dans deux boîtes, tantôt réuni ? Faut-il maintenir le mystère d’une boîte, mi-ouverte mi-fermée, tant les deux états semblent vérifiés ? Un chat miaule à la fenêtre. Il a faim.

21.01.2026

Je sais. N’idéalisons pas. On se projette ici ou là. Mais que ferais-je sur un yatch ? Au milieu de l’océan. Par temps clair. Je m’ennuierais. Je regarderais la mer. Le clapotis. Je penserais : j’aimerais être la mer. Puis je rentrerais dans le yatch. Je chercherais le lieu où ne pas penser. Je lirais ce texte, avant de regarder la mer à nouveau. Et je dirai : que fais-je là ? Je voudrais ne pas avoir de yatch. Les gens ont moins, en mieux. Avec leurs soucis, comme des casseroles qui tapent, chaque fois qu’ils tournent la tête, à la recherche d’on ne sait quoi. 

 

20.01.2026

Je suis heureux d’avoir pu me dégager et de faire comme si. En effet, quand je viens au bord, je suis heureux de constater à minima le reflet de mon étonnement. Parfois, on m’oblige : à mettre un doigt, le pied, le torse. Mais soyez sûr que j’agis avec circonspection, que j’entre à reculons. Est-ce le fait que je ne m’apprécie pas ? Que mon visage vieillit ? C’est tout aussi vrai autrefois. Et l’assurance, celle qui vous dit que tout est vain, se conquiert sur le silence. Si je ne me baigne pas, aujourd’hui ni demain, c’est que je pense que l’espace appartient aux fééries qui furent découvertes. Telle une espèce de luciole bleue qui vole, au-dessus du cours, plus haut. Ou d’autres fééries libres d’aller, de venir, qui nous éloignent chaque fois du château. J’espère que mon travail sera entendu pour ce qu’il est. Et que les quelques animaux maladroits, trouvés ici et là, et pourtant tout à fait réels, seront aussi intrigués, plus qu’un coup de clairon.

 

15.01.2017

J’aimerais ne pas mourir. Ensuite, je pourrai mourir. J’ai toujours la joie que la suivante soit lâche, ne tienne pas. J’y mets les pieds. Lorsque je tombe à l’eau. Lorsque je tombe à l’eau, point. J’en attrape deux, identiques. C’est là que je les cloue, histoire de. Ça finit par faire une belle cale, un bel intérieur : au sec, bien au sec. J’entends le bois craquer, les poissons eux aussi ; les poissons, argentés, vont en banc. On s’assoirait presque. Je m’allonge pour les contempler. Et puis c’est le grand départ. La cale qui glisse, la cale qui glisse. On ira presque loin. En rêve. En rêve, à l’avant de la proue. En rêve là commence l’aventure. On me dira non, je dirai oui. Je me souviens d’épais brouillards. Je me souviens d’épais brouillards à l’avant de la proue. Mais dans épée, il y a épier : épier quoi ? Ici, les gens ne vivent pas dans le monde réel.

09.01.2026

Je lis des vivants qui ne sont pas morts.
Je les lis — aussi.
Peut-être quelqu’un verra-t-il le livre que je tiens contre ma cuisse, à présent que je dors ;
le livre posé de dos, ouvert à la page du poème que je terminai de lire, 
Le chasseur étourdi.
Quelqu’un qui dira : Je le connais, lui, Luis Sepúlveda, c’est un intime. Je lui dirai — Et qui reprendra l’avion vers le Chili — Et qui dira au téléphone, une fois arrivé :
J’ai rencontré ton lecteur,
Il dormait dans le TER, tu lui tenais vie.
Mais le poète est mort ;
Mais le poète est né encore une fois.

 

09.01.2026

Plus rien.
Sec.

Je suis en réunion. Enfin, je fais partie d’une réunion.
Mon corps est placé dans le lieu d’une réunion, parmi d’autres corps.

Nous posons des questions.
Nous interagissons.
Écouter, c’est interagir.

D’autres font-ils semblant ?
Tout le monde écoute.

Je suis en réunion.
Je n’ai plus rien à dire.
Plus rien.
Sec.

Et si quelqu’un me donnait la parole,
je dirais : Ah bin — en jetant les yeux dehors,
en ramenant le dehors dedans.

Je dirais :
Ah bin, nous sommes en réunion.
Nos corps sont placés en réunion.

Ah bin, dirais-je en multipliant les feux follets
au-dessus de chaque corps,
tout le long des tables,
de chaque aura,

faisant jouer la flamme
en tournant la virole.

Les arbres sont hauts. 

01.01.2026

Pas d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, à cet instant où le poème continue alors que la phrase a cessé ; cet instant où la gaine des mots reste mais le mot est ailleurs, à cet instant où tout est froid, sous les yeux du lecteur. Mais le moment se poursuit, plus rien n’est tout à fait réel. Les images qui paraissent appartiennent à d’anciens rêves. Il est une ligne à franchir pour entrer en gare. En certains lieux, les bus se perdent, les arrêts ne sont plus sus. Faire le tour du propriétaire, se souvenir du familier, n’est-ce pas le luxe ?  

 

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