Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

09.03.2026

Quelqu’un lit derrière moi. C’est un homme élégant. L’élégance vient de son costume, de son allure, de sa posture. Il a des manières surannées et pourtant totalement actuelles. Je ne sais pas quel ouvrage il lit. J’ai tenté de voir le titre comme il était sur le quai, en vain. Sur le quai il a fière allure : il porte un costume trois pièces, d’un tissu gris avec rayures, qui contraste avec l’accoutrement des autres voyageurs. A ses pieds, une sacoche en cuir épais, couleur fauve est posée. Et surtout il tient son livre comme on tiendrait un rapport, de la plus haute importance, dans une lecture recueillie. Ses coudes forment un angle droit, il tient les pages comme sur une table imaginaire, dans l’agitation du quai. J’ai croisé le regard de cet homme au moment d’entrer dans le Rer, de m’engager dans le couloir. Il allait passer. Je me suis arrêté. Il s’est arrêté. Il m’a prié de passer. Je l’ai prié tout autant. Il m’a dit je vous en prie. Je lui ai rendu la pareille. Nos regards se sont croisés. Ses yeux portent une chaleureuse délicatesse. Il a insisté, a ouvert la main. Je suis passé. Je me suis assis. Il s’est assis derrière moi, à deux sièges d’écart. J’ai tourné la tête, discrètement. Il a rouvert son livre. Il lit. Je ne sais toujours pas ce qu’il lit. Pourtant, je sais à présent qu’un lecteur m’observe.

(quai de Juvisy, Rer C)

28.02.2026

Ici ou là,
Dans une chambre d’hôtel
Au bord de mer

Ou loin chez soi

La même question survient :

Toutes ces présences, en soi
— Qui nous peuplent,
Qu’elles sont absentes
Une fois le corps considéré, dépassé
Que le corps reste seul.

Ici,
Dans cette pièce, dans cet hôtel
Au bord d’eau

Ou loin, chez soi

La question viendrait après :

Il faudrait sauter une ligne.
Ce serait une question sans phrase.

Il resterait le point
d’interrogation

auquel se serrer.

(hôtel, Dieppe

03.03.2026

Ainsi les petits voiliers sur l’eau, combien vont-ils ?
Cinq, douze, j’en compte dix-neuf.
Rouge-jaune, rouge-verte, verte-bleue, leurs voiles
Et le noir. Coques rouges, parmi les deux canards.
Autour du bassin, les enfants attendent avec leur canne.
Les mains se tendent quand la barque arrive.
Le cœur penche : ils poussent.
Au milieu, le jet d’eau lui aussi penche comme une horloge, paresseuse
qui inonde le monde d’une heure indolente.
L’eau ondule, le vent pousse parfois.
Et l’enfant jubile, maitre du destin.

(jardin du Luxembourg)

 

01.03.2026

Il y a un Dieu qui a inventé l’oiseau,
Lui vole.
Il est un Dieu qui a inventé
L’arbre, la fleur, les saisons ;
Et l’homme a inventé le train
D’où il peut voir la création du monde.
Il peut voir, car le monde ne lui demande rien, à présent
Et qu’il est dans le train
Comme le cheval s’en retourne au pré.
Il peut écrire un poème,
De remerciement.

 

26.02.2026

L’arbre s’est épaissi.
Qu’a-t-on gagné l’un l’autre ?
La corneille le sait-elle
À force d’arpenter le ciel, sa branche,
À force de me voir m’asseoir sur le même banc ?
Et toi, corneille, qu’as-tu gagné ?
Un enchevêtrement de branches, et le même jour.
Nous avons gagné notre part :
Le même jour.

(jardin des Plantes

 

15.02.2026

Tentation ; ce n’est pas tentative.
Tentation. La tentative reste en deçà
Tentation : le regard explore le TER, tout son habitacle comme un serpent.
Dehors, la nuit rogne les bleus en même temps que les reflets du dedans s’épaississent.
Tentation, la langue hésite entre deux langues.
Mais l’intérieur du TER,  au-delà des visages, des dates, est trop plein de lui-même: tout y flotte en surface, à valeur égale, et l’esprit a tôt fait de se raccrocher à la bouée, au siège, au landau qui passe, à l’homme assis de côté.
Alors la tentative de basculement, du monde su à l’autre, dans le même lieu, alors cette tentative reste en deçà, malgré les yeux écarquillés, reste en tête, comme un souvenir heureux, comme la promesse de cerises, du cerisier de l’enfance, qui pourtant n’existe plus.
Dans le landau, le bambin qui babille, en sait-il plus que nous ?  
A ya ya A ya ya.
Dans la vitre du TER, je regarde le reflet du fils. Il a grandi.

13.02.2026

Buée Bu et
Une fois bu e que reste-t-il ?
Que reste-t-il de l’étendue
Au-delà du regard, et dans le regard :
Le même univers inconnu et pourtant reconnu.
Ici là
Là devant les yeux
Ici, dans la contraction du temps de cet ici,
Le vertige me saisit ;
Un vertige m’a saisi
L’épaisse buée, blanche sur toutes les vitres rectangulaires :
Qu’écrirait-on ?

(Rer C)

08.02.2026

Il y a les pas. Il y a les vocalises métalliques des passereaux. Il y a la terre battue où les ombres passent. Que reste-t-il ? C’est un espace pur.
Quoi mériterait d’embellir cet espace pur, quoi en sus ?
Deux femmes viennent de s’asseoir ; sur leur banc, aucune de leurs paroles ne laisse une chance au silence.
Sur le banc d’en face, un homme profite silencieusement de la lumière.
Entre les bancs, au milieu de l’allée, un enfant passe : son cou se tord, son visage se tend — grimace au soleil. Il hésite, et poursuit.
L’ombre d’un jeune platane se tient sur la terre, aussi stoïque que l’arbre.
Cette ombre, n’est-ce pas le trophée ?

(jardin des Plantes

 

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