Raphaël Dormoy

Littérature, écriture

13.03.2026

Sur la vitre la pluie tombe.
L’écoute des gouttes eut été éclipsée
si la pluie ne tombait pas aussi fort
si je n’étais pas placé à côté de la vitre embuée
si la densité du wagon ne m’avait pas poussé
à fermer mes yeux pour m’approcher
du feu
du dedans. J’écoute la pluie et le feu crépiter,
en deçà des voix des odeurs des corps
et tous les cœurs entassés.

(Rer C)

10.03.2026

Je ne fais aucune promesse que celle qui se présente : à présent. Nul éclat. Nul « attends de voir ce qui vient ». Je ne dérange ni les fleurs ni d’impeccables aïeux, parce qu’ils sont à leur place et que je suis à la mienne. Mais je sais que je leur dois tout. Ma promesse est ailleurs, contenue dans ces mots ; ne sachant pas ce qu’elle est, mais prêt à la cueillir. Un sourire a la forme d’une assiette. Et l’assiette, celle d’une pièce qui se forme. Je resterai au seuil, dans l’ombre, pour mieux l’accueillir, comme on évase le bord, sur le tour.

(Ligne 14)

09.03.2026

Quelqu’un lit derrière moi. C’est un homme élégant. L’élégance vient de son costume, de son allure, de sa posture. Il a des manières surannées et pourtant totalement actuelles. Je ne sais pas quel ouvrage il lit. J’ai tenté de voir le titre comme il était sur le quai, en vain. Sur le quai il a fière allure : il porte un costume trois pièces, d’un tissu gris avec rayures, qui contraste avec l’accoutrement des voyageurs. A ses pieds, une sacoche en cuir épais, couleur fauve est posée. Et surtout il tient son livre comme on tiendrait un rapport, de la plus haute importance, dans une lecture recueillie. Ses coudes forment un angle droit, il tient les pages comme sur une table imaginaire, dans l’agitation du quai. J’ai croisé le regard de cet homme au moment d’entrer dans le Rer, de m’engager dans le couloir. Il allait passer. Je me suis arrêté. Il s’est arrêté. Il m’a prié de passer. Je l’ai prié tout autant. Il m’a dit je vous en prie. Je lui ai rendu la pareille. Nos regards se sont croisés. Ses yeux portent une chaleureuse délicatesse. Il a insisté, a ouvert la main. Je suis passé. Je me suis assis. Il s’est assis derrière moi, à deux sièges d’écart. J’ai tourné la tête, discrètement. Il a rouvert son livre. Il lit. Je ne sais toujours pas ce qu’il lit. Pourtant, je sais à présent qu’un lecteur m’observe.

(quai de Juvisy, Rer C)

28.02.2026

Ici ou là,
Dans une chambre d’hôtel
Au bord de mer

Ou loin chez soi

La même question survient :

Toutes ces présences, en soi
— Qui nous peuplent,
Qu’elles sont absentes
Une fois le corps considéré, dépassé
Que le corps reste seul.

Ici,
Dans cette pièce, dans cet hôtel
Au bord d’eau

Ou loin, chez soi

La question viendrait après :

Il faudrait sauter une ligne.
Ce serait une question sans phrase.

Il resterait le point
d’interrogation

auquel se serrer.

(hôtel, Dieppe

03.03.2026

Ainsi les petits voiliers sur l’eau, combien vont-ils ?
Cinq, douze, j’en compte dix-neuf.
Rouge-jaune, rouge-verte, verte-bleue, leurs voiles
Et le noir. Coques rouges, parmi les deux canards.
Autour du bassin, les enfants attendent avec leur canne.
Les mains se tendent quand la barque arrive.
Le cœur penche : ils poussent.
Au milieu, le jet d’eau lui aussi penche comme une horloge, paresseuse
qui inonde le monde d’une heure indolente.
L’eau ondule, le vent pousse parfois.
Et l’enfant jubile, maitre du destin.

(jardin du Luxembourg)

 

01.03.2026

Il y a un Dieu qui a inventé l’oiseau,
Lui vole.
Il est un Dieu qui a inventé
L’arbre, la fleur, les saisons ;
Et l’homme a inventé le train
D’où il peut voir la création du monde.
Il peut voir, car le monde ne lui demande rien, à présent
Et qu’il est dans le train
Comme le cheval s’en retourne au pré.
Il peut écrire un poème,
De remerciement.

 

26.02.2026

L’arbre s’est épaissi.
Qu’a-t-on gagné l’un l’autre ?
La corneille le sait-elle
À force d’arpenter le ciel, sa branche,
À force de me voir m’asseoir sur le même banc ?
Et toi, corneille, qu’as-tu gagné ?
Un enchevêtrement de branches, et le même jour.
Nous avons gagné notre part :
Le même jour.

(jardin des Plantes

 

« Older posts

© 2026 Raphaël Dormoy

Theme by Anders NorenUp ↑

%d blogueurs aiment cette page :