Nécessairement, le poète bute sur le présent. Il n’a que faire du passé, des sillons achevés, non achevés. Il bute sur le présent. Il ne peut se résoudre à ce que le présent lui résiste, à se laisser enferrer en lui, à perdre tout espoir de jours meilleurs. Le poète veut maintenir un temps de distance avec le présent. À la rigueur, il peut promener le présent en laisse, mais ce serait par facétie, pour le bon mot, pour surprendre celles et ceux qui tirent l’indécrottable passé qui lui refuse d’avancer ! Il en résulte des scènes tout à fait déplacer, comme quand le présent monte le passé devant les yeux attendris des enfants, perplexes de leurs mamans. Parfois c’est tout à fait l’inverse, et chacun se met à houspiller la scène, tandis que le présent reste affable. Mais le poète lui ne veut pas se laisser enferrer par le présent. Il veut respirer un air : un air qui n’est ni d’hier ni d’aujourd’hui. Le poète veut prendre son temps, ou le perdre ; il n’est pas avare à la tâche, et peut tout à fait produire un travail ingrat, s’y soumettre, tant que l’aventure est faite pour ne pas durer, qu’elle puisse se croquer comme un gressin. Pas trop, pas plus ; juste ce qu’il faut pour nourrir son homme et l’imagination, et donc son écriture, puisque l’écriture est une somme de situations que l’écrivain se doit de rendre exactes. Mais le présent, ce présent-ci, ce mur, cette ligne dure, il n’est plus qu’à poser le coude dessus, regarder, contempler, accepter de ne pas aller plus loin, accepter que ce présent-ci soit une impasse, revenir là où sont les nuages — ce grand îlot de candeur, de fraîcheur, de possibles. Et tant pis si l’aventure se finit là, au pied d’un ici. Rembobiner, abandonner l’horizon, la perspective. Et sortir, non plus avec le présent mais avec ce présent devenu futur antérieur.